Sous les cyprès en pleurs (Éditions des Utopies) – quarante voix iraniennes. Une anthologie pour dire la hargne d’exister face aux gibets
Sous les cyprès en pleurs : « Poésie pour la vie contre la peine de mort »
Par Grégory Rateau
La mesure du couperet
Quand le pouvoir érige la potence au rang de discours, il ne reste à la poésie qu’à faire entendre le choc du sang contre le métal.
L’Iran des prétoires et des aubes funèbres… On exécute à la grue, à la chaîne, sans bruit si possible, mais sous le regard des mères. Sous les cyprès en pleurs réunit quarante poètes iraniens rassembleurs de colères, sous la houlette d’Atefeh Chaharmahalian, Mahtab Ghorbani et Julian Paillassa. C’est né d’un cri commun : la campagne « Poésie pour la vie contre la peine de mort ». Un refus net, clinique, d’accepter le couperet comme politique d’État.

Pas de fioritures ici, pas de grandiloquence… La phrase avance par petites touches sèches, coupantes, comme si le souffle manquait déjà dans la gorge serrée. La poésie ne cherche plus à consoler : elle dresse le procès-verbal de l’échafaud. Masoud Niczadi enregistre l’instant du dernier parloir, sans un adjectif de trop :
Un verre opaque / entre deux mondes : / le mur d’un côté / la corde de l’autre. / Un sourire aux lèvres / fait de larmes, / les yeux du fils / traversent le verre / et s’y abreuvent / de la mère / pour toujours.
Toute la force du recueil tient là… Dans la précision brute du décor. La grue de chantier au carrefour, le haut-parleur qui crache l’adhan au petit matin, le gardien qui vient frapper à la cellule. Anahita Rezayi aligne les villes d’Iran devenues autant de lieux de pendaison publique :
Les cordes pendent des lampadaires / des grandes artères, / les hommes qu’on y suspend / flottent sur le métal chaud, / harnachés aux potences de la grue, / têtes dans la corde, / corps sans raison…
Le drame, il est aussi dans les mots. Quand la terreur s’installe, la grammaire elle-même se détraque, le vocabulaire devient suspect. Ali Ghanbari l’exprime avec une lucidité effrayante :
« Peine de mort » n’est qu’une sentence face à moi, / pas un verbe, ni un nom, / mais un point / qui me déchire / entre le « je » et le « nous ». […] La peine de mort / n’est ni un nom, ni un verbe, / elle reste une ponctuation, / une parenthèse ouverte / qui jamais ne se ferme.
Les poètes répliquent comme ils peuvent… Par le décompte enragé des victimes, comme Freshteh Eghbali qui interpelle la comptabilité judiciaire – « Ai-je le droit de crier : exécutez les nombres ?! » – ou par l’élégie pour les condamnés trop jeunes. Frough Sajadi écrit pour Mohammad Ghobadlou une berceuse étouffée où « la nuit sent le lait et la pluie sent le lait ». Et puis il y a ce qui reste après l’exécution… Les objets. Hadi Ebrahimi Rudbarki ramasse les effets rendus par la prison :
On m’a remis ce qui reste de tes vêtements. / J’ai ouvert le paquet. / Dans les poches de ton manteau, / j’ai trouvé tes baisers, / encore chauds et pleins d’amour.
Les figures historiques du soufisme – Hallâj, ‘Ayn al-Qudât – traversent ces textes, rappelant que les poètes et les libres penseurs ont toujours payé de leur chair en cette terre. Sous les cyprès en pleurs ne cherche pas l’apitoiement. C’est un travail de mémoire immédiat, une écriture tendue à l’extrême pour que la parole survive au pendu.




