Boris Okoff : vivre avec ses morts

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Boris Okoff - Photo : Marie Humbert

Dans ses poèmes éclairs, Boris Okoff passe de l’humour à l’émotion en quelques vers. Il raconte la famille, les souvenirs, les fragilités et ces moments ordinaires qui laissent une trace.

Boris Okoff, des poèmes éclairs entre mémoire et humour 

Par Monia Boulila

Boris Okoff écrit des poèmes courts, directs, traversés par les souvenirs, les blessures familiales et les absences. Il parle aussi du quotidien avec humour et joue souvent avec les mots. Derrière cette légèreté apparaissent la solitude, la peur, la maladie, mais aussi quelques gestes qui restent longtemps en mémoire.

La peine des morts

(en hommage à tous les disparus en mer)

Quel est cet air
Ce refrain lancinant
Qui résonne en moi
Depuis trente ans ?
Sur les chemins de terre
Une brise légère
Soulève la poussière
Et m’attire inexorablement
Vers la côte
La côte où j’étudie les signes
Essayant de comprendre le sens du vent
Le vent qui souffle au large
En direction des naufragés
Fantômes sans sépulture
Sans nom parfois
Prisonniers de la mer
Allongés au fond
D’un sanctuaire
Qui n’est pas bleu
Mais noir et silencieux
Les corps figés par la terreur et le froid, la faim et l’épuisement
Les visages aux traits tirés, tordus par les cris et la souffrance
Convolent en âmes
Dont le chœur entonne
Un thrène
Monotone
Que la brise
Égrène
Sur les chemins
De leur histoire

Souvenir
Hier, j’ai senti ta présence à mes côtés
Ta présence sereine et rassurante
Nous marchions
À contrevent
Dos à la mer
À la rencontre des vivants

Élégie

Quel est ce parfum amer
Que ta mort me laisse
Ce goût âcre
Qu’a la poussière de tes os

Port de l’angoisse
Je suivrai le chemin vers la côte
Libéré d’un poids
Je n’aurai plus de peine
Tu marcheras à mes côtés
Et je te sourirai
Le cœur léger
En paix avec moi-même.

Chagrin

On planquait des bouteilles dans des buissons
Les vaches nous faisaient rire en nous fixant
Plus qu’une allumette pour le feu sur la plage
On rêvait sous les étoiles

Insouciants
Allongé sur bord des chemins

Et la vie pour un temps
Cessait
de rimer
avec misère et solitude

Belle-Ile

Quand je pense à mon père
Bien sûr je revois ses colères
Sa manière hostile de parler
Celle d’un ours mal léché
Mais je pense aussi à sa gentillesse
Profonde
Son humanité enfouie
Sous des tonnes de phrases amères
Et ronchonnes
Un jour, une femme tomba à l’eau
En voulant embarquer
Sur un bateau de pêche
J’avais dix ans peut-être
C’était un 15 août
On était au port
Pour la fête de la mer
Une journée de procession
En hommage aux morts
Disparus en mer
Sans réfléchir
Mon père sauta à l’eau
Pour la secourir
Et j’ai gardé ce souvenir
Du héros
Plutôt que du père absent
Qui n’aimait pas les gens

Boris Okoff

Né en 1980, Boris Daireaux, qui écrit sous le nom de Boris Okoff, est enseignant en primaire à Saint-Denis. Il a publié Mon frère la roue en 2012, Roman de Russie en 2011 et Nouvelles en rade en 2023. Il a également publié plusieurs nouvelles dans des revues comme Bouts du Monde, L’Encrier renversé ou des sites littéraires comme Zone critique, La Zone ou Lettres du Domaine (Québec).

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Monia Boulila
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Poète, traductrice et rédactrice web.