Adonis : voix et lumières

Adonis : voix et lumières

Les lundis d’Hyacinthe

Il vaut mieux tard que jamais, avons-nous envie de nous exclamer, tant nous avons longtemps attendu que la prestigieuse et rigoureuse revue Europe consacre un numéro spécial au grand poète Adonis. C’est chose faite désormais, la livraison de novembre-décembre 2022 ayant enfin pour couverture une œuvre picturale avec le nom, en rouge, d’Adonis.

Une œuvre substantielle

Dans son texte d’ouverture, intitulé « Le souffle des métamorphoses », le poète-traducteur Jean-Baptiste Para, qui est le rédacteur en chef de la revue Europe, a tenu à accompagner lui-même ce numéro. C’est dire l’importance de l’événement. Ses mots sont aussi justes que limpides : « D’une force peu commune et d’une ampleur considérable, l’œuvre d’Adonis se détache au premier plan de la poésie arabe contemporaine. Depuis les Chants de Mihyar le Damascène jusqu’au récent Adoniada, elle n’a cessé de jeter des ponts entre l’Orient et l’Occident. Aujourd’hui traduite dans de nombreuses langues, elle a acquis la résonance universelle qu’elle méritait d’emblée. Né en 1930 à Qassabine, un petit village du nord de la Syrie, Ali Ahmad Saïd Esber était encore dans son adolescence lorsqu’il fit le choix d’écrire sous le nom d’Adonis. Il fallait une certaine audace, de la témérité même, pour placer ainsi une œuvre naissante sous l’égide d’une divinité d’origine assyro-phénicienne. Signer du nom d’Adonis, cette figure archétypale du cycle de la vie, de la mort et de la renaissance, c’était sans doute s’affranchir du sceau de l’état civil, se détourner des schèmes monothéistes, mais c’était surtout placer la poésie sous le signe des métamorphoses et d’un renouveau permanent du souffle. À Qassabine où Adonis a grandi, dans une Syrie alors sous mandat français, il n’y avait ni électricité, ni voiture, ni téléphone, ni radio. Dans ce village pauvre, c’est à l’école coranique, en plein air, sous le couvert des arbres, que l’enfant a appris à lire et à écrire. “J’ai été hors du monde jusqu’à l’âge de douze ans”, dit Adonis. “Mon père, qui aimait les poètes soufis, m’a initié à la poésie arabe classique et à la poésie mystique. Ensuite, j’ai eu la chance providentielle, presque magique, d’entrer dans une école et j’ai terminé mes études secondaires en cinq ans.” »

Peut-on imaginer la poésie ― arabe et mondiale ― sans la voix d’Adonis ? La simplicité avec laquelle le poète s’exprime, que nous pouvons apprécier grâce à ses réponses à Bénédicte Letellier, qui a récemment traduit, aux éditions du Seuil, Adoniada (2021), nous émeut par sa profondeur : « La question fondamentale de l’amour reste entière : l’amour d’une femme pour un seul homme ou l’amour d’un homme pour une seule femme protège-t-il le partenaire, le fortifie-t-il et l’empêche-t-il d’aimer une autre femme ou un autre homme ? Je suppose que tout le monde a sa réponse. Ma réponse personnelle est non. La raison en est que je ne vois pas dans l’amour, malgré sa grandeur et son caractère unique, une réponse aux problèmes qui me préoccupent et creusent plus qu’un abîme dans mon être. Cependant, dans la création, dans la poésie, je trouve toujours quelque chose qui me rapproche de la réponse et de la possibilité de la saisir. Peut-être parce que la création poétique est la plus profonde individualité et singularité, la plus grande transgression. Je dis cela en sachant que l’amour est la flamme la plus ardente dans les braises de l’existence. » (p. 36)

Je ne sais pas pour vous, mais cela me donne envie à la fois d’aimer et de penser l’amour…

Adonis : voix et lumières

Des voix multiples et amicales

Jean-Baptiste Para a réussi à réunir une belle compilation de voix autour d’Adonis : Donatien Graux, Joachim Sartorius, Aymen Hacen, Stefan Weidner, Houria Abdelouahed, Patrick Quillier, Chantal Chawaf, René de Ceccatty, Bénédicte Letellier, Habib Tengour, Serge Pey et André Velter.

Bien sûr, nous eussions aimé lire des témoignages de certains des amis d’Adonis dont le Nobel 2019 Peter Handke, le poète-ministre Dominique de Villepin et peut-être des voix du Monde arabe où les études et travaux dédiés à Adonis sont extrêmement riches et développés. Mais c’est déjà un superbe volume qui fera découvrir et lire d’une manière plus riche l’œuvre, déjà conséquente d’Adonis, en français.

Les noms cités, qui sont ceux de poètes, traducteurs et universitaires de talent, montrent l’importance de cette œuvre dont la présence en langue française s’enrichit chaque année encore plus. Il nous faut cependant rappeler que, si Adonis vit en France depuis le milieu des années 80, sa relation avec Paris a été décisive, comme l’écrit Jean-Baptiste : « C’est en 1960, pendant un séjour en France, qu’Adonis avait commencé à écrire son premier chef-d’œuvre, les Chants de Mihyar le Damascène. La publication du livre en 1961 fait figure d’événement majeur. On a pu dire qu’il s’agissait à la fois d’une révélation et d’une révolution dans la poésie arabe. Mihyar est un poète imaginaire de l’époque médiévale dont les psaumes et les chants accompagnent l’errance. Sa parole transgresse tous les cadres imposés par le pouvoir politique et religieux. Sa pérégrination dans le monde sensible est aussi un voyage dans le monde intérieur. À tout instant le chaos se fait cosmos et le poème participe à la création continuelle de l’univers. Les accents prophétiques et visionnaires se mêlent à ceux de l’utopie critique, de la pensée paradoxale et de l’intransigeante soif de liberté. Dans l’un des psaumes en prose rythmée, Mihyar affirme : “Je vis secrètement dans le sein d’un soleil à venir. Je me protège avec l’enfance de la nuit, abandonnant ma tête sur le genou du matin. Je m’échappe et j’écris les livres de l’exode. Aucune promesse ne m’attend. Je suis prophète et semeur de doute.” Mihyar ne revendique aucune patrie géographique ou temporelle : “non, je n’ai de patrie que dans ces nuages qui s’évaporent / des lacs de la poésie”. Il accorde tout privilège aux révélations du voyage et aucun à son éventuelle destination finale. Il rompt le joug généalogique : “il n’a pas d’ancêtres et ses racines sont dans ses pas”. »

La quête d’Adonis est en effet des plus singulières. C’est d’ailleurs l’un des volumes les plus beaux du poète. Cela dit, les lectures de Houria Abdelouahed, Bénédicte Letellier et Aymen Hacen, qui sont trois de ses plus récents traducteurs, sont admirables en ce sens qu’ils nous ouvrent divers horizons de lecture et d’interprétation. Mais l’ensemble du dossier Europe est extrêmement réussi parce qu’il révèle encore, à travers et autour d’Adonis, que la poésie est porteuse de richesses et de différences. Le pluriel est de mise tant le simple prénom scriptural d’Ali Ahmad Saïd Esber, Adonis, décline, du haut de ces six lettres, un univers infini de sens, de vie et de poésie.

 

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