Mustapha Benfodil invité de Souffle inédit

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« L'AntiLivre - Fragments de déchets littéraires ». Performance aux Ateliers Sauvages, dirigés par Wassyla Tamzali, le 14 octobre 2017. Photo : Jamel Matari.

Mustapha Benfodil : « Depuis mes premiers balbutiements, la poésie était mon pain quotidien, à la fois comme pratique d’écriture et aussi comme passion de lecteur. »

Entretien avec Mustapha Benfodil : la poésie comme liberté

POÈTES SUR TOUS LES FRONTS

Par Lazhari Labter

Comment évoquer le nom de Mustapha Benfodil et parler de son très riche parcours sans diminuer de son aura ? Comment, en quelques paragraphes d’introduction à un entretien d’une grande densité, rendre ce rayonnement qui émane de lui – lumière, souffle, charme, charisme, sensibilité, intelligence, culture, tout à la fois – et touche comme une grâce toutes les personnes qui l’approchent ? Comment parler d’un ange égaré sur la terre, qui passe son temps à s’excuser d’être là comme si sa présence rajoutait des degrés de désordre à l’entropie de l’univers ?
Exercice ô combien difficile concernant un homme qui constitue à lui seul tout un univers en expansion permanente, complètement tendu vers liberté, la beauté, et la bonté, qui est l’incarnation de la générosité, de la compassion et de l’intégrité morales portés à leur plus haut degré. Il fait partie de ces êtres qui élargissent sans cesse la part de lumière et font reculer la part d’ombre que chaque humain porte en lui.

Mustapha Benfodil est plus qu’un journaliste, poète, romancier et dramaturge. C’est un artiste complet. Un artiste dans la cité. Passant des pages des livres, qu’il noircit sans cesse depuis longtemps pour nous éclairer, à la scène des salles de théâtre, et des places publiques, il est de tous les fronts.
Poème après poème, nouvelle après nouvelle, roman après roman, pièce de théâtre après pièce de théâtre, il construit une œuvre magnifique qui s’apparente à des « paysages humains ».

À ce stade, je n’ai parlé que de l’homme et non de son œuvre. C’est qu’il faudrait, pour en parler sérieusement et non superficiellement, des centaines de pages et non pas sept paragraphes.

Celui qui se qualifie de « humble artisan des mots ; un petit travailleur dans le secteur des « hydroverbures », est en fait un écrivain majeur de sa génération.  Cette appréciation n’est pas de moi, mais de Mourad Yelles Chaouche, écrivain, poète, chercheur, professeur des universités émérite en littératures maghrébines et comparées à l’Institut national des langues et civilisations orientales  (INALCO), responsable du parcours Maghrébin du Master Études Arabes, du Centre de Recherche et d’Études sur l’Arabe Maghrébin (CREAM),  du Centre de Recherche en Langues et Cultures du Nord de l’Afrique et Diasporas  (LACNAD) dont il a également été directeur-adjoint. spécialiste des littératures maghrébines et antillaises, auteur de nombreuses publications et président du jury du prestigieux Prix littéraire Mohammed Dib dont Mustapha Benfodil a été le récipiendaire en 2020 pour son roman en langue française Body Writing (Body Writing – Vie et mort de Karim Fatimi, écrivain (1968-2014)), décerné lors de la 7e édition du prix, organisée par l’Association culturelle « La Grande Maison » à Tlemcen, qui prime tous les deux ans des œuvres écrites en arabe, en amazigh et en français. Excusez du peu !

Mieux encore que de parler des écrits de Mustapha Benfodil, il faudrait les lire et c’est ce à quoi je vous invite instamment.

L.L : J’aime bien commencer mes entretiens pour cette rubrique de « Souffle Inédit » avec la convocation d’un souvenir. Qu’évoque pour toi cette photo ?

Entretien avec Mustapha Benfodil
De gauche à droite : l’historien et archéologue Aberrahmane Khelifa, les écrivains Mustapha Benfodil et Lazhari Labter, Nabila Goumeziane, la directrice de la Culture de la wilaya de Tizi-Ouzou et la comédienne Fariza Chermakh à Tizi Ouzou.

Mustapha Benfodil : Oh, la belle trace ! Merci d’avoir exhumé ce souvenir précieux. Cela me replonge dans ce séjour magique que j’ai eu le bonheur de partager avec toi au printemps 2021 en Kabylie. Cette photo a été prise exactement le 22 mai 2021, sur le parvis du théâtre Kateb Yacine, à Tizi-Ouzou. Sur la photo, il y a bien sûr toi ; il y a l’admirable Mme Nabila Goumeziane, la directrice de la Culture de la wilaya de Tizi-Ouzou, qui est à côté de toi, et tout à fait à gauche trône le grand archéologue Abderrahmane Khelifa. On venait d’assister à la générale de la belle comédie musicale, Si Mohand u M’hand, mise en scène par Lyès Mokrab. Ce spectacle venait clore en beauté trois jours intenses où l’on avait, entre autres, pris part toi et moi à une rencontre passionnante au Salon du livre de Boudjima. Je repense avec tendresse à ce périple culturel qui nous avait conduits – tu te souviens – jusqu’à un village splendide appelé Azra, près de Tigzirt, qui avait été élu « village le plus propre » de la région. Ce séjour réparateur avait pour moi le goût des aurores ardentes après une longue nuit dantesque. Nous sortions doucement du long tunnel du Covid et de la profonde léthargie où nous étions confinés. Il n’est pas sur la photo mais je ne puis m’empêcher d’avoir une pensée reconnaissante, en me remémorant cette escapade, au merveilleux Omar Chikh qui dirige la célèbre librairie Chikh de Tizi-Ouzou qui nous avait si généreusement reçus, avec sa bienveillance et sa prodigalité légendaires.

L.L : En 2000, l’année du bug, qui n’a pas eu lieu, mais qui néanmoins a créé une panique mondiale, tu as publié Zarta, un premier roman satirique qui a fait, lui, le buzz, et qui a annoncé la couleur de ta littérature : irrévérencieuse, foisonnante, polyphonique, en un mot, singulière. Depuis, tu t’es imposé comme l’un des meilleurs, pour ne pas dire le meilleur écrivain de ta génération. Quel regard portes-tu sur cette époque, 26 ans et plusieurs romans, recueils de nouvelles, de poésie et pièces de théâtre plus tard ?

Mustapha Benfodil :  Merci pour ces compliments cher Lazhari. Cela me flatte beaucoup, venant de ta part. Je ne suis qu’un humble artisan des mots ; un petit travailleur dans le secteur des « hydroverbures ». Ce que je retiens d’abord, c’est que c’était une époque de grande effervescence. Nous étions dans une séquence post-traumatique où l’ampleur de ce que nous avions subi au long de la Décennie rouge, dans les années 1990, avait laissé des traces dans les esprits et dans les corps. Nous étions encore sonnés. Nous étions résilients aussi. Et cette résilience passait, entre autres, par les mots, par la littérature. Nous voulions rattraper le temps perdu, et marquer ainsi l’entrée dans le nouveau siècle avec fracas. L’industrie littéraire était en pleine reconstruction. C’est ainsi que vont naître les éditions Barzakh en cette année 2000, créées par Selma Hellal et Sofiane Hadjadj, et j’ai eu l’honneur de figurer dans leur premier catalogue, aux côtés de Arezki Mellal, Youcef Zirem, Bachir Mefti… H’mida Ayachi avait sorti « متاهات ليل الفتنة » (Dédales, la nuit de la discorde), dans sa première édition chez Barzakh aussi. Et toi également, tu faisais partie des premiers écrivains publiés par Barzakh avec ton recueil flamboyant, Yasmina ou les sept pierres de mon collier d’amour. Et moi, je publiais, en effet, mon premier roman, Zarta, mot typiquement « francalgérien », déformation populaire du verbe « déserter », qui signifie littéralement « Il a déserté ». J’avais écrit ce roman en 1997, pendant mon service militaire. Cette année 2000 a donc une place particulière dans mon calendrier affectif en ce qu’elle marquait ma naissance « officielle » comme auteur. Il faut noter cependant que j’écrivais depuis le milieu des années 1980. Mais je n’avais quasiment jamais rien publié en littérature avant ce roman. J’avais tenté en 1992 de publier un recueil de nouvelles intitulé Le Procès de l’absent. Je l’avais soumis aux éditions Laphomic, mais la maison d’Ahmed Bouneb l’a refusé. J’ai encore tenté le coup pendant quelque temps, envoyant mes manuscrits par la poste – des recueils de nouvelles et de poésie essentiellement – à quelques maisons d’édition ayant pignon sur rue à Saint-Germain-des-Prés, mais j’essuyais lamentablement le même refus à chaque nouvelle tentative. J’ai fini par jeter l’éponge. Dans mon roman, « Terminus Babel », j’ai reproduit quelques-unes de ces lettres de refus que je collectionnais. Il a fallu donc attendre l’arrivée des éditions Barzakh pour que mes textes accèdent à la lumière. Jusqu’à la naissance de mes filles Leïla et Nina, la publication de mon premier roman était la chose la plus émouvante qu’il m’eût été donné de vivre. Et vingt-six ans après, ce précieux compagnonnage avec Selma et Sofiane se poursuit : dans quelques jours je vais sortir chez Barzakh un recueil de nouvelles intitulé Bus 54.

L.L : Tu as commencé par écrire très jeunes des poèmes, mais le romancier et le dramaturge célèbre que tu es devenu a fait de l’ombre au poète que tu as toujours porté en toi. Quelle place tient la poésie dans ta vie et dans tes écrits ?

Mustapha Benfodil : Je suis entièrement d’accord avec le constat que tu établis. De fait, mon travail de romancier et de dramaturge a pris le pas sur ma production poétique et l’a même invisibilisée alors que dans ma généalogie scripturale, la poésie est gravée dans mon ADN littéraire et occupe une place centrale dans mon écriture. Depuis mes premiers balbutiements, la poésie était mon pain quotidien, à la fois comme pratique d’écriture et aussi comme passion de lecteur. Dans ma jeunesse, et durant mes années de formation, j’étais autant friand de littérature romanesque, de philo et d’essais sur toute sorte de sujets, que de poésie. Et je lisais tout ce qui me tombais sous la main : Kateb Yacine, Jean Sénac, Malek Haddad, Malek Alloula, Mohammed Dib, Mahmoud Darwiche, Artaud, Hugo, Rimbaud, Verlaine, Aimé Césaire, Goethe, Walt Whitman, Bachir Hadj Ali, Tahar Djaout, Djamel Amrani, Stéphane Mallarmé, Baudelaire, Omar Khayyam, Rûmi, Tabrizi, Louis Aragon, Abdellatif Laâbi, Nazim Hikmet, Habib Tengour, Anna Gréki, Youcef Sebti, Mohammed Kheireddine, Prévert, Adonis, Maxime Gorki, Emily Dickinson, Rabah Belamri, William Blake, Ghérasim Luca, Badr Chaker Essayab, Nazik El Malaïka, pour ne citer que ceux-là. Et aujourd’hui, je lis de la poésie aussi avidement. Cela fait partie de mes nourritures spirituelles. Je ne peux pas passer une journée sans m’abreuver de quelques poèmes de Samira Nagrouche, El Mahdi Acherchour, Souad Labbize, Amine Aït Hadi, Lazhari Labter, Abdellah El Hamel, Keltoum Staali, Lamis Saïdi, Malika Chitour Daoudi, Salah Badis, Inès Hayouni, Abderrahmane Lounès, Abderrahmane Djelfaoui, Khaled Bensalah, Adel Sayed, Abdenour Hochiche, Fodhil Belloul, Abderrezak Boukobba, Abdelhamid Laghouati… Et pour les poètes étrangers : Pasolini, René Char, Hölderlin, Fernando Pessoa, Henri Michaux, Maria Rilke, Garcia Lorca, Salah Stétié, Bernard Heidsieck, Etel Adnan, Jean-Michel Espitallier, Liliane Giraudon, Pablo Neruda, Laura Vazquez, Hubert Haddad, Tarkos, Ounssi El-Hajj, Jérôme Game, Stéphane Novak Papantoniou, Sylvain Courtoux ou Tarik Hamdan.

C’est à dessein que j’ai déployé cette liste fastidieuse, d’une manière volontairement scolaire. Je ne l’ai pas fait par pédantisme mais par pédagogie, parce qu’avec l’âge, et étant papa de deux filles, je suis de plus en plus attaché à la question de la transmission. Je me suis livré à ce « name-dropping » simplement pour susciter la curiosité des lecteurs et des lectrices de « Souffle Inédit » pour tel ou telle poète. Et pour dire qu’il est très facile, avec les moyens dont nous disposons aujourd’hui, d’avoir accès à la poésie, et vous pouvez y trouver votre bonheur au gré de vos goûts et de votre sensibilité. J’aurais pu d’ailleurs allonger ce florilège de dizaines de noms encore. L’avantage avec la poésie, c’est que, vous avez, d’un côté, des anthologies qui vous permettent de lire plusieurs poètes à la fois, et, de l’autre, il y a le grand foutoir d’Internet qui a aussi du bon, et parmi les avantages du Net, c’est que vous avez désormais accès à une formidable quantité de poèmes et de poètes via des sites dédiés qui compilent toutes sortes de ce que j’appellerais « poécritures ». Dès lors, c’est un exercice très simple que de lire, à n’importe quel moment de la journée ou de la nuit, selon votre humeur, même en scrollant sur votre smartphone, des poèmes de toutes les couleurs.
Ceci pour la lecture.

Côté production, dans ma bibliographie, j’ai un important recueil intitulé Cocktail Kafkaïne [Poésie noire], publié dans une édition bilingue, en français et en anglais, paru en Angleterre en 2018 chez Hesterglock Press. La traduction est de Joe Ford, un brillant chercheur spécialisé dans la littérature algérienne moderne. Parmi mes récentes publications en poésie, un texte que j’ai écrit en français, et que j’ai traduit vers l’arabe, intitulé شظايا / Débris d’un poème trouvé là. Je l’avais écrit en pensée pour Ghazza. Il a été édité en 2024 par une très belle maison marseillaise qui publie en français et en arabe qui s’appelle « Le Port a jauni ». Il s’agit d’un livre à deux voix que j’ai eu le plaisir de partager avec la poétesse palestinienne Hanine Amine, et l’ouvrage s’intitule Ma mère a refusé que quiconque écrive sur nos corps. C’est le titre d’un poème puissant de Hanine Amine. En outre, le livre est illustré de magnifiques peintures de Thomas Azuélos. L’an dernier, j’ai contribué à un numéro spécial de l’excellente revue Fassl que publient les éditions Motifs, en l’occurrence le numéro 9 consacré à la poésie algérienne contemporaine. Mon texte s’intitulait ماللي مات حسني ما بقاش حب / La syntaxe tremblante des rescapés. Oui, comme ça, avec une titraille bicéphale. C’est un poème expérimental composé à partir de graffitis glanés dans différents quartiers d’Alger, et que j’ai dédié à Ameziane Ferhani – Allah Yerahmou. À l’image du titre, le poème fait alterner fragments en arabe et d’autres en français. Outre ces publications, je compte beaucoup de poèmes disséminés dans des anthologies internationales, des revues, des sites et magazines littéraires en ligne…

Par ailleurs, je suis en train de travailler depuis un moment sur deux livres de poésie : l’un a pour working title Diwan cafardeux, l’autre : Locataire de la langue française, un titre inspiré d’une punchline de l’écrivain congolais Soni Labou Tansi. J’espère pouvoir les éditer bientôt.

Un dernier point si tu permets : outre les recueils proprement dits, j’ai pris coutume dès mon premier roman, Zarta, d’incorporer de la poésie dans toutes mes œuvres romanesques et théâtrales. Il se trouve que dès mes débuts en écriture, ma pratique littéraire s’est d’emblée inscrite dans une démarche artistique fondée sur l’hybridation comme procédé de composition. Lorsque j’écris, je ne raisonne pas en termes de genre (poésie, théâtre, roman, essai…). Moi, je parle uniquement de « texte » et d’« écriture ». Certes, dans les formats que je propose, il y a une dominante formelle qui va rapprocher tel ou tel texte plutôt du récit, du roman, du poème, de la nouvelle, du théâtre, du conte… Mais très rapidement, le lecteur réalise en se plongeant dans mes livres qu’il y a des fragments hybrides qui empruntent à la poésie, à l’aphorisme, au théâtre, au manifeste, au pamphlet, au graffiti, au reportage, au portrait de presse, et même à la dépêche d’agence comme ces parodies de dépêches qui émaillent la trame de mon roman, Les Bavardages du Seul (2003). J’assume totalement le mélange des genres, le mélange des formes, le mélange des langues, le mélange des styles, des registres, et le mélanges des textures, des polices et des typographies. Tu vas trouver ainsi dans tous mes romans des blocs narratifs de facture assez classique, entrecoupés de fragments éclatés, de graphismes, de dessins, d’images, de ratures, de collages inspirés des Surréalistes, et tout cela suggère une dimension plastique qui confine dans certaines expériences que j’ai menées au livre d’artiste. C’est toute cette démarche de composition et de fabrication du littéraire que j’appelle « poésie ». Ainsi, même dans mes fictions narratives, le souffle de la poésie n’est jamais loin. Si on prend soin d’analyser une œuvre romanesque, certes, il y a, dans la majorité des romans que l’on rencontre, une primauté du racontant et du raconté, en un mot du récit, de l’histoire narrée, avec son attelage classique (narrateur, personnages, intrigue, schéma actanciel, arc dramatique…). Mais il est une famille d’œuvres de fiction où l’écriture compte autant, sinon davantage, que la construction dramatique ; où l’écriture va au-delà de la narration. Et son héros s’appelle « poésie ». C’est ce souffle secret qui irrigue le texte et lui donne de l’épaisseur. Certains l’appellent le « style ». Dans n’importe quel roman, il y a une dichotomie histoire/écriture, ou bien narration/écriture. On pourrait même parler de trichotomie Sujet/Histoire/Écriture, étant entendu qu’un roman qui parle par exemple des harraga a pour « sujet » les harragas, après, ce sujet n’est pas traité à la manière d’une dissertation ou d’une tribune. Il est illustré par une histoire. Il est incarné par des personnages qui sont mis narrativement en tension. L’écriture, elle, c’est la narration, certes, mais avec un supplément d’âme. Et c’est à ce prix-là seulement qu’elle est littérature, autrement dit, un langage. La littérature ne peut pas être réduite exclusivement à de l’écriture fonctionnelle au service de l’intrigue comme dans une bonne série Netflix. Elle suppose des « zones de texte » où l’écriture devient autonome, respire, échappe à l’emprise du narratif. Dans ces échappées hors de l’autoroute du récit cadenassé, on est dans la grâce jouissive de la langue, dans le plaisir du texte. L’écriture agit alors comme une dissidence éruptive et baroque. Après, qu’est-ce qui va permettre techniquement d’identifier tel ou tel fragment, tel ou tel passage, comme de la poésie, sur le plan formel ? De mon point de vue et de mon point d’ouïe, la poésie, c’est simplement du rythme et des images ; c’est un son particulier, une langue particulière, une syntaxe particulière, un « display », des dispositifs, une scénographie/mise en scène graphique, visuelle, du texte. C’est aussi la manière dont l’écriture résonne ; la matière sonore qui ouvre sur le côté performatif du texte ; qui fait entendre une/des voix, et déploie le corps du texte dans l’espace. C’est pourquoi j’essaie toujours de travailler cette articulation entre le texte et la voix, comme au théâtre. Cette dimension sonore du texte est très importante et elle est, à mon sens, aussi importante que la dimension visuelle et graphique. Et cette dimension sonore est présente justement dans tous mes romans. D’ailleurs, c’est comme ça qu’on est venu me chercher pour me proposer d’écrire pour le théâtre. C’était dès la parution de mon premier roman, Zarta. C’est qu’il y a des plages d’oralité dans Zarta ; il y a une forte présence de darja dans ce roman ; y résonnent des langues et de l’humour populaires. Cela s’entend dès le titre. Un choix éditorial et esthétique par lequel je tenais à poser un rapport au français en tant que langue de domination. Je m’évertue, depuis, à m’approprier cette langue problématique suivant une phonétique et une poétique décoloniales en faisant cohabiter la langue française avec les autres langues qui baignent mon oreille, tout particulièrement la langue arabe, dans toutes ses variations. Et pour revenir à la sonorité de l’écriture, dans mon esprit, ces paysages sonores qui chahutent et égayent mes textes ouvrent nécessairement sur des possibilités performatives. Pour être précis, je dirais qu’ils appellent une lecture à haute voix pour être parfaitement entendus ; ils appellent à être « dits », et pas seulement « lus ». Ils demandent à être performés. En cela, c’est un matériau fondamentalement poétique. Le texte n’est pas fatalement destiné à une lecture silencieuse, en solitaire. Les mots bruissent d’une rumeur sourde. Les textes sont de plus en plus appelés à être déclarés, déclamés, proclamés, célébrés, comme une fête collective du langage. Il n’est pas fortuit de prêter l’oreille au bruit que peut produire un texte dit à voix haute. Je trouve donc important ce potentiel performatif du texte en tant que voix ; ce rapport du texte au corps et à l’espace ; le corps dans l’espace. Le chant comme présence au monde.

Pour en terminer avec ce point, j’entends en définitive la poésie comme une inventivité de la langue, une rébellion du langage contre la langue du capitalisme ; la langue utilitaire, la langue de l’efficacité chère au capitalisme. La poésie est une langue contre le marché. Les formes/formats figés du marché éditorial. Parfois, une petite perturbation dans la matrice suffit pour faire poésie. Quand j’intitule un article de presse « Deux heures d’éternité avec Julien Jalal Eddine Weiss », j’entends un son poétique. La poésie est-elle autre chose qu’un cheveu sur la langue ; un dérèglement heureux dans la langue ?

Lecture poétique donnée le 29 avril 2023 au Théâtre national algérien (TNA) en compagnie de Malika Chitour Daoudi et du musicien Wassim Belarbi alias Jbaliqs. Photo : Équipe du TNA.

L.L : À la mort du grand journaliste, poète et écrivain Tahar Djaout, assassiné en mai 1993, tu as écrit un long poème intitulé « À la santé de la République ! » qui t’a valu le Prix spécial du Jury lors des 5es Poésiades de Béjaïa en août 1993. Que représente-t-il pour toi et quelle influence a-t-il eu sur toi ?

Mustapha Benfodil : De Tahar Djaout, je connaissais surtout le brillant journaliste qui faisait le bonheur des lecteurs à travers les articles lumineux qu’il publiait dans la rubrique culturelle de l’hebdomadaire Algérie-Actualité que je lisais assidûment. Ensuite, il y a eu le Djaout de l’hebdomadaire Ruptures qui s’était jeté avec ardeur dans les grands débats sociétaux de l’époque alors que l’Algérie était tiraillée par des querelles idéologiques véhémentes entre islamistes et modernistes, prélude à la déflagration sanglante des années 1990. C’était donc davantage le Djaout journaliste, le Djaout éditorialiste, que je connaissais. Ma rencontre avec le romancier et le poète s’est faite après sa mort dont la brutalité, comme souvent en pareilles situations, m’a amené à entrer tout aussi brutalement dans son œuvre. Et j’ai découvert un écrivain d’une amplitude, d’une virtuosité et d’une exigence rares. Il avait à peine 39 ans lorsqu’il a été assassiné, et il a laissé une œuvre majeure, à l’écriture ciselée ; un chant vibrant qui continuera longtemps à résonner dans nos cœurs. Aujourd’hui, Tahar Djaout fait pleinement partie de ma bibliothèque intime, et je le consulte régulièrement. Malheureusement, je n’ai que ses œuvres romanesques. Je n’ai jamais réussi à mettre la main sur ses livres de poésie. Je pense à L’Arche à vau-l’eau, Solstice barbelé, L’Oiseau minéral ou encore Insulaire, et je souhaite vivement que l’ensemble de sa production poétique soit réuni en volume. Je me réjouis toutefois de constater que nombre de ses textes de poésie sont repris par divers sites en ligne. Je suis persuadé qu’en le lisant, beaucoup de ceux qui ne l’ont jamais lu seront éblouis par sa prose. Au demeurant, c’est la meilleure façon de perpétuer son œuvre. Pour ma part, chaque fois que je le lis, je réalise à quel point il continue d’être présent parmi nous, et je saisis avec une conviction et une clarté lucides qu’aucune force au monde ne peut réduire au silence la parole d’un poète de la dimension de Tahar Djaout.

L.L : Journaliste au long cours, grand reporter comme on n’en fait plus, du moins en Algérie, écrivain reconnu et admiré dans ton pays et à l’étranger, tu es sur tous les fronts. Comment arrives-tu à concilier ton métier de journaliste et celui d’écrivain, sans parler de tes diverses et multiples autres activités et ta vie familiale ?

Mustapha Benfodil : Ta question, ô combien pertinente, renvoie aux conditions sociales et matérielles de l’écriture. Il faut noter à ce propos que très peu, y compris dans le monde occidental, sont les auteurs, les poètes, les artistes, qui peuvent se targuer de pouvoir vivre de leur art. Même l’immense Kafka était employé dans une compagnie d’assurances. La contrainte que tu évoques n’est donc pas spécifique aux écrivains qui, pour vivre, exercent le métier de journaliste, et ils sont légion. Ce que je peux te dire, c’est que le temps social de l’écriture se négocie âprement. On doit littéralement voler du temps, du temps de disponibilité mentale, pour écrire. Personnellement, je procède par « montages » comme on dit « montage financier » pour un film. Ce montage combine congés payés, congés sans solde, écriture sur les marges (tôt le matin, avant d’aller au journal ; tard le soir, après le journal) ; les jours fériés…Et puis, il y a une institution très importante à laquelle ont recours la plupart des écrivains professionnels : c’est les fameuses résidences d’écriture. Dans mon cas, plusieurs de mes projets littéraires ont vu le jour grâce à ces temps de résidence où l’on dispose à la fois d’un espace pour travailler et, généralement, d’une bourse d’écriture, afin de pouvoir se consacrer exclusivement à son ouvrage. Et pour revenir à mon métier de journaliste, il est tout à fait vrai que la concurrence du journalisme peut être réellement rédhibitoire pour un écrivain. Il y a même un adage qui dit : « Le journaliste tue l’écrivain ». Il le tue parce qu’il vampirise tout son temps, toutes ses forces, et il le tue aussi parce que s’il n’y prend garde, il peut contaminer sa langue et sa vision du monde. L’écrivain-journaliste prend sans cesse le risque de se laisser happer, phagocyter, par le réel ; par la fièvre de l’actualité, et aussi, par le récit parfois ténu, et la langue parfois pauvre ou appauvrie, des médias. Il est donc obligé de désapprendre ses réflexes d’agencier, de greffier et de secrétaire du réel, pour pouvoir sublimer les évènements et extraire la sève poétique des choses.

L.L : Originaire d’Ath Eurvah, non loin d’Ath Yenni, en Kabylie, tu es né à Relizane, à l’ouest du pays, où tu fais tes études primaires pour ensuite t’installer avec ta famille à Boufarik, dans la Mitidja, après la mort de ton père, et tu choisis en fin de compte, pour tes études supérieures, Alger qui t’habite, où tu vis et écris à ce jour. Ce nomadisme « géographique » ressemble étrangement au nomadisme littéraire qui te caractérise. Peut-on dire que le premier a déteint sur le second ?

Mustapha Benfodil : Ce que tu dis me fait penser au titre de l’excellent recueil de notre amie Samira Negrouche, J’habite en mouvement. Je fais mienne cette formule exquise car ce qui me caractérise, effectivement, in fine, à l’image de Samira, c’est le mouvement. Cette mobilité est très présente dans mon recueil de nouvelles Bus 54  qui sort bientôt, et qui dessine une cartographie sociale d’Alger. Le mouvement dont je parle ici est à la fois – je te l’accorde – dans la géographie, dans l’espace, et également dans les formes d’écriture et dans le langage. J’ai toujours été curieux de tout, et cette curiosité boulimique m’a amené depuis mon jeune âge à arpenter en même temps plusieurs territoires et plusieurs disciplines. Cela se reflète déjà dans ma double formation, à la fois comme matheux et comme littéraire/journaliste. Je ne saurais dire dans quelle mesure le nomadisme qui a suivi la mort brutale de mon père, à Relizane (il est parti il y a exactement 50 ans cette année ; il s’appelait Mohamed-Salah Benfodil), a structuré mon imaginaire. Ce qui est certain, c’est que ce traumatisme qui m’a frappé alors que j’avais à peine sept ans, a déclenché en moi quelque chose qui est de l’ordre de la quête inquiète, et cette quête née du contact précoce avec la mort, m’a poussé peut-être à chercher une sorte de sécurité philosophique et affective pour compenser cette perte ; à chercher un refuge, à chercher un sens à ma vie, un sens à la vie, dans différents mondes, avant de les trouver dans l’hospitalité de l’art.

L.L : Tu as été et tu es encore de tous les combats contre la censure, l’arbitraire, la laideur et pour la beauté et la liberté. «Il y a de par le monde une conjuration générale et permanente contre deux choses, à savoir, la poésie et la liberté ; les gens de goût se chargent d’exterminer l’une, comme les gens d’ordre de poursuivre l’autre.» Que penses-tu de ce point de vue du grand romancier français Gustave Flaubert ?

Mustapha Benfodil : Cela me fait penser de prime abord au destin de Flaubert lui-même et à ce procès retentissant qui lui a été intenté en 1857 pour son roman, Madame Bovary, jugé immoral. Et j’ai l’impression que les choses n’ont pas tellement changé depuis. On continue encore à faire toute sorte de procès aux écrivains, dans quasiment toutes les sociétés, avec des risques certes inégaux. Il n’y a que la composition du tribunal qui diffère. Cela s’explique à mon avis par le fait que leur métier consiste précisément à dire tout haut des vérités que leurs sociétés respectives ne sont pas prêtes à entendre. Pour beaucoup, la littérature reste le lieu où l’on brise les tabous, où l’on exhume les passés honteux, où l’on déballe les histoires passées sous silence, et où l’on fait une autopsie sans concession des cadavres, souvent symboliques mais quelquefois bien réels, comme les massacres commis pendant la colonisation, que les États cachent soigneusement. À considérer ce cahier des charges, on voit bien qu’il faut une bonne dose, pas seulement de courage mais surtout de liberté, pour que ce discours qui vient troubler la tranquillité générale puisse fonctionner socialement. La poésie est l’autre jambe sur laquelle doit s’appuyer cette entreprise, parce qu’il n’est pas question ici de faire de la simple littérature de dénonciation, mais de mener cette introspection avec les outils de l’art littéraire. C’est à ce prix-là seulement que le poème, le roman, le théâtre… pourront faire le job sans y laisser leur âme, sinon, ces productions seraient plus proches du tract éphémère que de l’œuvre qui résistera au temps.

Pour rebondir sur la réflexion de Flaubert, je dirais que si l’inquisition, sous toutes ses formes, menace la liberté littéraire et artistique, il est une autre instance qui menace tant la liberté de dire que la poétique du dire : c’est le marché. Et cette forme de censure, qui est la censure économique, est autant, sinon, plus redoutable, que la censure politique. Il n’est que de voir la place qu’occupe un genre majeur comme la poésie dans l’industrie du livre pour s’en rendre compte. Chez nous, le constat est autrement plus triste. Il existe très peu de maisons dédiées à l’édition poétique, et la plupart des maisons généralistes n’ont pas de collection poésie. Il n’y a pas de festival de poésie, pas de revues ni de sites électroniques consacrés à la poésie. La traduction des œuvres poétiques reste timide. Et tout cela se ressent au sein du paysage littéraire où beaucoup de poètes pétris de talent peinent à s’exprimer, et leur voix reste inaudible. En Algérie, l’écosystème de la poésie reste complètement à inventer.

Trois poèmes de Mustapha Benfodil

Diwan cafardeux

Il est des matins où « rêve » s’écrit « vrai »
comme le jour où novembre a souri
et le jour où le bus est arrivé à l’heure
et la fois où la cigale a chanté juste
c’est-à-dire l’été sans la chorale de feu

Il est des orthographes généreuses
où « rêve » s’écrit « vrai » comme une flatterie
comme une fête surprise
une espérance que personne n’a invitée
et que la rose a paré l’ortie
d’une couronne de douceur

Mais l’amour n’a pas de montre
et l’été est plein d’épines
et l’espoir est paresseux
et aucune espérance ne travaille aujourd’hui
C’est le week-end
Il y a juste un malheur de garde
et une cigarette bavarde pour te consoler

Alors je me rendormis
En attendant un matin plus gentil

De quoi le poème a peur

Le poème est un chant terrifié
encerclé par une armée de mots utiles
harcelé par le sens
l’autorité ombrageuse du Saint Sens
et la police de la langue
Dis poème tout ce que tu sais
ce que tu insinues
ce que tu caches
ces mots-énigmes
ces césures, ces hémistiches
qui se terminent comme des précipices
ces strophes sans lendemain
hérissées de soleils moches et de chaises bancales
Où as-tu planqué la pâle monnaie du dire ?

Et le poème n’ayant que ses galimatias à la bouche :
« Le nuage fortuitement tortue et suave »
Et il répétait le nuage fortuitement tortue et suave

Il fut torturé à mort

pour           qu’il               abdique
                               abjure
              répudie
      jette
une
       à
          une
                   ses
                         métaphores

Il articula en tremblant sous la menace d’une gigantesque matraque grammaticale
le nuage est tombé fortuitement d’une tortue suave
NON!

le nuage a fortuitement heurté une tortue suave
NON!

Le nuage est plus doux que la plus tortue des suaves
NON!

Le nuage est tordu comme une suave torture
NON !
NON !
NON !

La dernière fois où le poème a été aperçu dans la ville, il avait le verbe tuméfié 

Débris d’un poème trouvé là

une demi-paire de chaussures
une demi-paire de lunettes
une demi-baguette exhumée d’une boulangerie rue Salah-Eddine
Une demi-rue Salah-Eddine
des prélèvements de musique sur des corps qui dansaient
des câbles électriques en transe
une ambulance amputée de sa sirène énervante
et un filet de pêche
des travailleurs de la mer qui, dit-on, ont fait une pêche miraculeuse
puis ont caché leurs enfants dans la mer parce qu’elle est plus sûre,
dit-on
plus douce,
et on peut au moins, au pire,
dit-on
y manger du poisson

Et des étals exhalant tous les parfums
tous les arômes
et des éco
 les des
mos   quées
des h ô
p i
t
a
u
x

شظايا شظايا شظايا

Des lambeaux de soleil aussi
retrouvé cratère rougeoyant pendillant sous un ciel atomique
Et des groupes sanguins composant un alphabet babélien
Et qui se morfondent à attendre les donneurs de vie
Je fais défiler les images sur mon smartphone

                                  les شظايا d’images

les cratères
les paysages lunaires
les humanités minérales
les شظايا d’étoiles aussi

et ce maudit automne avare de ses feuilles pâlichonnes
Pas assez de feuilles mortes pour tous les corps

le deuil lui-même pas assez long pour recouvrir tous les noms
Bref, une journée ordinaire à Ghazza

Ce poème a été publié par les éditions Le Port a jauni, basées à Marseille.
In « Ma mère a refusé que quiconque écrive sur nos corps et autres lettres de Palestine ». 2024 P6

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Faire avancer la part de lumière... - Rencontre avec Lazhari Labter
Journaliste Littéraire & Poète
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Poète, romancier, journaliste et critique littéraire