Itinéraire spiritueux de Gérard Oberlé / Hyacinthe

 

Les jeudis d’Hyacinthe

La littérature et ses autres

Itinéraire spiritueux de Gérard Oberlé

 

 

 

 

 

Une truculente sotie autobiographique

« Le cul des bouteilles m’a servi de lorgnette et les verres à cocktails de kaléidoscopes. Disons que ma vision du monde est un peu trouble. Tant mieux ! Quand je verrai les choses comme elles sont réellement, il sera temps de tirer définitivement le rideau », écrit Gérard Oberlé à la fin de son dernier livre, Itinéraire spiritueux, sotie où il défend et illustre la maxime latine : In vino veritas.

Et la vérité se fait jour dès les premières lignes, puisque la bouffonnerie et la truculence s’emparent d’emblée de l’auteur qui, non seulement déroge aux règles de bienséance ô combien strictes des salons, réceptions et soirées mondaines, mais encore il s’y adonne à cœur joie dans un pays qui n’est pas le sien et où le rapport au vin et à l’ivresse sont autant paradoxaux que litigieux. Lisons : « À croire que certaines vérités, les bonnes à dire comme les autres, demandent parfois un peu d’engrais burlesque pour éclore. Le parterre où s’est jouée la sotie n’était pourtant pas disposé pour accueillir des pitres. C’était un dîner officiel offert par un ambassadeur en clôture d’une rencontre d’écrivains européens et arabes dans un palais de la médina de Tunis, le genre de sauterie fashionable où je me sens aussi déplacé qu’un griffon nivernais dans un concours d’élégance canine. Tout le gratin de la diplomatie en poste dans l’ancienne colonie phénicienne était de la fête, ambassadeurs, consuls, secrétaires à iceux attachés, agents diplomatiques et émissaires en tous genres, responsables culturels, hommes d’affaires, mécènes, dames de haut parage, d’honneur et aussi du temps jadis, idoinement sapées — médina oblige, de simarres et de gandouras. »

Plus proche de Rabelais que de Proust, aussi bien dans son irrévérence (p.12) que dans sa verve d’écrivain (p. 13-18), Gérard Oberlé nous séduit d’emblée par son inépuisable culture littéraire. Si le premier chapitre sert d’argument à cette sotie, c’est qu’un véritable écrivain ne se révèle à soi qu’en terre étrangère. « Je comprends cela. Dans ma famille, c’est tout pareil. Mon père, mon grand-père et mon arrière-grand-père ont tous été buveurs. Et moi, j’ai toujours fait mon possible pour perpétuer la tradition. Je n’ai malheureusement pas de fils pour reprendre le flambeau ! », répond-il à un jeune attaché d’ambassade qui, fidèle à son pedigree, se targue de mettre ses pas dans ceux des siens.

L’auteur use cependant de la citation comme pour mettre de l’eau dans le mauvais vin de ses interlocuteurs auxquels il préfère des convives plus attrayants à l’image du « libertin Ahmad al-Tifachi, un conteur avec qui malheureusement [il] n’a pu copiner, car il fleurissait au XIIIe siècle. » (p. 14)

Ainsi, Itinéraire spiritueux regorge de citations et de références. Les laudateurs du vin et de l’ivresse sont tous conviés : « De Virgile et Martial aux romanciers américains, l’anthologie d’Apollon dans les vignes est incommensurable. » (p. 203) À ceux-là, il faut ajouter Horace, Nonnos, Jahiz, Khayyâm, Villon, Leopardi, Nerval, Kerouac, Duras, Bukowski, sans oublier « les compères de la muse vagabonde, la fille de mauvais lieux, celle qui rit aux éclats dans les fumées du vin car elle aime le cabaret, la muse à Bibi, à Piron et Ponchon, celle de Charles de Coster et de Jean-Claude Pirotte. » (p. 57)

Remarquons que toutes ces références n’obstruent pas le cours du projet autobiographique fixé et annoncé par l’auteur dès le deuxième chapitre. En ce sens, Itinéraire spiritueux est, comme Retour à Zornhof (éd. Grasset, 2004), un chemin par lequel Gérard Oberlé retrace sa vie et celle des siens. « Histoire de famille » (p. 22) contée en seize savoureux chapitres et comparée à une « nef », cette sotie autobiographique est, comme « Le Bateau ivre » de Rimbaud, une sorte d’arche de Noé où le spirituel et le spiritueux se fécondent et se confondent dans un même élan de légèreté réfléchie.

 

 

 

 

Gérard Oberlé, Itinéraire spiritueux, Paris, Grasset, 2006, 272 pages, ISBN : 9782246682912, 19 euros, réédition Le Livre de Poche, septembre 2008, 4 euros, ISBN : 2253122521.

 

 

 

 

Photo de couverture  Gérard Oberlé

Gérard Oberlé pose pour le photographe sur le plateau de l’émission « Vol de Nuit » sur TF1, le 29 août 2006 à Paris, où il est venu présenter son livre « Itinéraires spiritueux ». AFP/BERTRAND GUAY  

Lire plus Hyacinthe

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.