Shoshanna, une nouvelle de Charles Garatynski sur un homme amoureux dont la réalité se trouble peu à peu.
Shoshanna : une nouvelle de Charles Garatynski entre amour et imaginaire
Par Charles Garatynski
Les effluves immondes d’une bouche de métro. Le mantra lancinant et malheureux du sans-abri de la station. Et puis soudain, une silhouette inconnue. De longs cheveux châtain foncé. Un iris ni vert, ni brun. Un nez oriental et des yeux en amande.
Ça, ce fut leur première rencontre, un jeudi pluvieux. La vraie rencontre, la plus viscérale.
Il y eut ensuite, dès le lendemain, leur premier baiser d’un bout à l’autre d’une table de cinq mètres, un soir du quatorze décembre, dans une brasserie parisienne. Personne ne l’avait vu, car ce n’était pas prosaïque. Un regard à la dérobée qu’il lui retourna, et il y avait eu soudain chérubins, Champs-Élysées et fontaine de jouvence tout autour d’eux.
Bien qu’elle ne fût pas israélienne, Shoshanna colonisa son esprit très tôt. Il se sentait dépossédé – et c’est très dangereux, parce qu’il n’y a rien de pire que de vouloir s’appartenir.
L’existence, c’est quand même un drôle de truc, pensait Émile ; c’est trop grand pour en faire le tour, mais on s’y sent toujours à l’étroit.
C’est ainsi qu’il est directement allé se plaindre à l’ONU, boulevard de Magenta. C’est chez son psychiatre. Émile quitta son appartement de la rue Sainte-Opportune en trombe et violentait l’interphone depuis vingt minutes quand un faible grésillement lui parvint.
— C’est moi ! gueula-t-il.
Il grimpait les escaliers quatre à quatre. Le docteur Chankowski ne put pas le recevoir tout de suite – ce n’est pas un homme facile. Quelqu’un était déjà dans le cabinet. Une voix à peine humaine, car trop douloureuse. Émile patientait.
La voix plaintive s’effaça, la porte s’ouvrit, et il se rua vers le bureau. Émile colla son front sur les papiers en vrac, comme une autruche.
— Qu’est-ce qui vous arrive, Émile ?
Il dit ça d’une voix douce et un peu féminine, comme le père qu’Émile aurait voulu avoir. Émile se livra. Shoshanna, ces cheveux bruns, son regard un peu dur qu’il aimait pourtant, et cette rencontre sans paroles à la brasserie.
— Pas d’inquiétudes. Ce n’est rien qu’une crise existentielle doublée d’une anxiété généralisée. C’est l’amour, c’est pareil pour tout le monde. Vous écrivez toujours ? Faites-en un roman. Et vous travaillez ?
— Non.
Il s’agissait d’un « non » collectif.
— À trente-trois ans, il faut vous y mettre, Émile.
Pour des raisons théologiques, trente-trois ans, pour un Juif, c’est vraiment le moment de s’activer ; on ne sait jamais.
— Je lui ai offert ma voiture, docteur.
— Pardon ?
Émile lui mentait. Il comptait vraiment lui offrir sa voiture mais ignorait encore comment procéder sans l’effrayer. Il mentait aussi pour voir si Chankowski lui confirmerait qu’il faisait n’importe quoi – auquel cas il se trouverait bel et bien sur la voie de l’exceptionnel.
Chankowski se prit la tête dans ses mains et, d’une colère homérique, précisa :
— Shoshanna n’est pas une pute, Émile !
Émile se leva et reboutonna sa veste en tweed.
— Rasseyez-vous, fit-il sévèrement.
Il se rassit, par respect pour l’Université.
— Comment avez-vous pu vous payer une auto ? Vous ne travaillez même pas. Ce n’est pas avec l’héritage d’Onkel Hermann, au moins ?
Onkel Hermann ; l’oncle allemand qui lui avait légué sa fortune par culpabilité à l’égard de sa condition juive. Émile ne voulait pas de l’or des nazis. Alors il en faisait profiter les autres.
— Allez-y doucement, Émile. Vous brûlez les étapes.
— Comment peut-on séduire quelqu’un, docteur ?
— Tuez vos parents. Symboliquement, n’est-ce pas. Vous êtes trop souvent dans les jupons de votre mère.
Chankowski fit un clin d’œil, car lui aussi connaissait bien les mères juives.
— Ça fera soixante euros, avec les dépassements d’honoraires.
Il s’en tirait toujours ainsi, ce salaud. Émile tendit son chèque et sortit. Chankowski lui toucha l’épaule, s’apprêta à dire quelque chose, puis se ravisa. Un sourire pincé, et les deux se quittèrent.
Chankowski regagna son bureau et se noya dans ses pensées.
Il s’en voulait un peu. Il n’avait pas osé rappeler à Émile qu’il était régulièrement interné en hôpital psychiatrique depuis deux ans, sans signe d’amélioration. Qu’il était justement interné sans autorisation de sortie la semaine du 12 au 19 décembre.
Il n’osa donc pas non plus lui avouer que Shoshanna n’existait probablement que dans son imaginaire. Il n’osa pas, parce que pour Émile, Shoshanna, ça allait être sans aucun doute l’unique amour de sa vie – quoi que cela veuille dire.




