Photographe et artiste transdisciplinaire, Élodie Palfer-Sollier revient sur son parcours, ses séries RE- et SCARTO, et sa façon de faire dialoguer les images, les mots et les sons.
Élodie Palfer-Sollier : « Photographier est une manière de regarder le monde »
Entretien conduit par Monia Boulila
Élodie Palfer-Sollier est photographe et artiste transdisciplinaire installée à Rennes. À travers la photographie, l’écriture, la vidéo, le son et la broderie, elle explore la mémoire, les émotions et les transformations personnelles. Son travail s’intéresse notamment au corps, à la peau et aux liens qui se tissent entre les êtres.
Dans ses séries, elle porte un regard sensible sur ce qui nous traverse et nous transforme. Avec RE-, elle aborde les ruptures, la réparation et le renouveau. Avec SCARTO, réalisé à Venise, Milan, Vérone et Naples, elle photographie les fissures, les traces et les fragments des paysages urbains, loin des images touristiques habituelles. Ses projets invitent à regarder autrement le monde qui nous entoure et à prêter attention à ce qui change en nous.

M.B : Quel a été le déclic qui vous a conduite à faire de la création artistique une place centrale dans votre vie ?
Élodie Palfer-Sollier : La créativité avait pourtant toujours été là. Je crois beaucoup à l’héritage, à ce qui se transmet sans que l’on en ait forcément conscience. Mon père aurait dû être pianiste, il bricolait, créait des objets ; mes grands-parents maternels dessinaient, peignaient, cousaient, et ma grand-mère écrivait. Tout cela faisait partie de mon histoire, mais j’avais peu à peu laissé cette part de moi s’éloigner. Avec le recul, je crois aussi que jusqu’à il y a peu de temps je n’ai jamais vraiment été encouragée à la considérer comme une voie possible.
Le déclic a eu lieu en avril 2024, lors de la retraite d’Efrat Shani intitulée « Falling in Love with Life Again ».
Cette retraite m’a permis de m’y reconnecter et surtout de m’autoriser. À photographier, écrire, broder, travailler avec la musique. À montrer cette part de moi. Depuis, la création a pris une place centrale parce qu’elle me permet de me sentir pleinement vivante. Elle me révèle autant qu’elle m’oblige à travailler le lâcher-prise, l’imperfection et la perte de contrôle.
M.B : Comment choisissez-vous les sujets que vous photographiez ?
Élodie Palfer-Sollier : Mon acte photographique est très intuitif. Je photographie souvent tôt le matin, dans le silence, quand quelque chose dans mon regard, mon corps ou mon émotion me dit de m’arrêter. Je pars rarement avec une intention précise et je me force encore moins à produire une image. Je ne suis pas certaine de ce fait de choisir mes sujets.
Je peux avoir un mot ou une question en tête, mais si rien ne se passe, je ne photographie pas. À l’inverse, il m’arrive de prendre une image sans comprendre immédiatement pourquoi elle m’attire. C’est souvent plus tard, en la regardant, que quelque chose apparaît.
Je me méfie d’ailleurs de la répétition. Lorsque j’essaie de reproduire volontairement une image ou un geste, la première photographie reste presque toujours celle qui m’intéresse le plus : elle contient encore l’instant, l’accident, une forme de vérité. J’aime beaucoup les erreurs pour cette raison. Certaines de mes photographies les plus importantes sont nées d’un raté.
Et il m’arrive aussi de voir quelque chose, d’être touchée, mais de ne pas parvenir à déclencher. Cela m’intéresse tout autant : je me demande alors pourquoi je n’ai pas pris la photo. Photographier est pour moi une manière de regarder le monde, mais aussi de m’observer en train de le regarder.
M.B : Comment naît une série photographique chez vous ?
Élodie Palfer-Sollier : Le plus souvent, une série naît bien après les photographies. C’est même l’un des paradoxes de ma pratique : l’acte photographique est instinctif, alors que la construction d’une série est très conceptuelle.
Une série, pour moi, c’est d’abord une histoire à raconter. Une histoire qui porte un chemin, un déplacement, souvent une transformation. Les photographies deviennent alors la matière à partir de laquelle cette histoire va prendre forme.
Je commence toujours par un mot ou un titre. J’ai besoin d’en chercher les sens, les ramifications, ce qu’il ouvre. Puis je reviens à mes images. J’en imprime beaucoup, je les accroche au mur, je les déplace, je les rapproche, j’observe les détails, les couleurs, les correspondances. Une photographie prise plusieurs années auparavant pour une tout autre raison peut soudain trouver sa place dans ce récit.
À ce moment-là, je cherche une structure, un rythme, un enchaînement. Il y a beaucoup d’allers-retours : la série bouge, résiste, se transforme. Et, peu à peu, une histoire apparaît, parfois différente de celle que j’imaginais au départ.
Mes séries RE- et SCARTO se construisent symboliquement autour de 22 images, en référence notamment aux 22 Arcanes majeurs du Tarot. Je les envisage comme les étapes d’un voyage initiatique.
La question qui revient toujours est finalement la même : « comment l’invisible prend-il forme ? »
M.B : Pourquoi la vulnérabilité occupe-t-elle une place importante dans votre travail ?
Élodie Palfer-Sollier : C’est intéressant que vous employiez le mot « vulnérabilité », car je parle spontanément davantage d’intimité. Mais les deux sont intimement liées : montrer son intimité, c’est accepter de se rendre vulnérable.
La photographie a toujours fait partie de ma vie. Enfant, chaque été à Sainte-Maxime, mes parents nous faisaient photographier en noir et blanc. J’ai appris très tôt à poser, à sourire, et ces images étaient ensuite accrochées dans la maison. Plus tard, j’ai moi-même photographié et j’ai reçu mon premier Canon pour mes vingt ans.
Puis quelque chose a changé. Après mon divorce, progressivement, j’ai disparu des photographies. Je suis restée derrière l’objectif et j’ai perdu ma place dans le cadre. Or être photographiée, c’est aussi signifier : « je suis là », « je fais partie de cette histoire », « quelqu’un souhaite garder une trace de moi ». En disparaissant des images, j’ai aussi cessé, d’une certaine façon, de me sentir aimable et visible.
Pour reprendre ma place, il a fallu retourner l’objectif vers moi. Mon corps est devenu un territoire d’exploration. Cela m’a obligée à regarder ce que j’aurais préféré cacher, à accueillir l’imperfection, à expérimenter cette tension entre voir et être vue.
C’est ainsi que j’ai découvert la force de la vulnérabilité. Non comme une faiblesse, mais comme un espace où le contrôle se relâche suffisamment pour que quelque chose de plus vrai puisse apparaître.

M.B : Vous avez évoqué la nécessité de vous détacher d’une identité professionnelle devenue trop étroite. Comment cette expérience a-t-elle changé votre rapport à la création ?
Élodie Palfer-Sollier : Je fonctionne beaucoup par ruptures. Lorsque je prends une décision importante, elle peut paraître radicale, mais elle est toujours le résultat d’un cheminement intérieur précis. Je ferme une porte parce que je sais pourquoi je la ferme. Cela m’aide ensuite à ne pas relire mes choix passés uniquement avec les yeux du présent.
Me détacher de mon identité professionnelle a créé un vide, et ce vide a été vertigineux. Mais il a aussi laissé de la place à ce qui était resté en retrait : l’intuition, la créativité, le besoin de m’exprimer autrement.
À la même période, j’ai aussi laissé partir mes cheveux rouges lissés pour retrouver leur couleur et leurs boucles naturelles. Ce geste pourrait sembler anecdotique, mais il ne l’était pas pour moi. J’avais moins besoin de me cacher derrière une activité, une marque, une image construite. J’avais besoin de revenir dans le cadre simplement avec ce que je suis.
La création a cessé d’être périphérique. Elle est devenue un espace central où je peux désormais explorer sans savoir à l’avance où cela va me conduire.
M.B : Qu’est-ce qui vous a amenée à créer la série RE- autour de la rupture, de la réparation et du renouveau ?
Élodie Palfer-Sollier : J’ai construit la série « RE- » comme un voyage initiatique en 22 photographies, en référence aux Arcanes majeurs du Tarot. Les symboles sont très présents dans mon travail : le trois des triptyques, qui évoque pour moi un cycle ; le sept, associé à la création ; et la vingt-deuxième image, qui fait écho au Fou du Tarot, celui qui part sans connaître exactement le chemin.
« RE- » est née presque par accident, à l’occasion d’une revue de portfolios du festival GLAZ. Je suivais alors des cours du soir de photographie aux Beaux-Arts de Rennes. Un professeur nous a parlé de cette journée et nous a encouragés à nous inscrire. Je l’ai fait sans vraiment savoir ce qu’était une revue de portfolios. Une fois inscrite, il ne restait plus qu’à créer le portfolio.
C’est assez représentatif de mon fonctionnement : je prends souvent une décision avec le cœur, puis ma tête se débrouille avec les conséquences. J’ai besoin de situations qui me mettent en danger pour avancer.
Je voulais présenter un travail qui dise réellement quelque chose de moi. Le point de départ a été ma disparition progressive des photographies, puis mon retour dans le cadre. « RE- » raconte ce mouvement : rompre, regarder ce qui s’est défait, réparer, reprendre sa place, se révéler.
« RE- » parle donc de mon parcours, mais aussi de ma manière de fonctionner : par cycles, ruptures et recommencements. Le préfixe « re- » contient déjà ce mouvement.

M.B : Avec SCARTO, vous photographiez les traces et les fissures de villes italiennes. Qu’est-ce qui vous attire dans ces détails que l’on remarque rarement ?
Élodie Palfer-Sollier : À l’origine de « SCARTO », il n’y avait pas un projet sur les fissures. Il y avait simplement des photographies prises dans plusieurs villes italiennes. C’est au moment de construire la série que j’ai vu apparaître ce fil : les failles, les traces, les surfaces abîmées.
Je me souviens très précisément d’un moment à Venise. Je photographiais ce que tout le monde photographie, en essayant de prendre « une belle photo ». Et je me suis arrêtée avec une question assez brutale : pourquoi suis-je en train de faire cela ? Cela ne me ressemblait pas. Je n’ai d’ailleurs jamais été particulièrement attirée par la photographie de paysage. J’ai souvent le sentiment que le réel est plus impressionnant que ce que je pourrais en faire. J’aime également me confronter à ce qui est moins « beau », moins « propre ».
Alors je suis partie très tôt le matin, seule, et j’ai recommencé à photographier ce qui attirait réellement mon regard.
J’aime les détails et ce qui échappe au premier coup d’œil. Pour moi, regarder une ville ressemble beaucoup à regarder quelqu’un. Si je veux réellement rencontrer une personne, j’écoute ses mots, mais aussi ses silences, ses intonations, ses gestes infimes. Avec une ville, c’est pareil. Les fissures, les matières, les marques du temps racontent quelque chose que la façade spectaculaire ne dit pas.
Et probablement que ma façon de regarder parle aussi de la façon dont j’aimerais être regardée : avec suffisamment d’attention pour que les détails comptent.
Il y a enfin une seconde étape essentielle : ce que la photographie me révèle après coup. Lorsque je déclenche, une grande part du processus reste inconsciente. C’est en regardant ensuite l’image que je cherche ce qui m’a arrêtée. Ce que Roland Barthes appelle le « punctum », ce détail propre à chacun qui nous atteint, nous touche.
Dans les fractures des murs, je retrouve mes propres failles, mes cicatrices, leur fragilité mais aussi leur beauté.
M.B : Dans SCARTO, vous accompagnez vos photographies de textes. Est-ce que l’image ne peut pas tout dire ?
Élodie Palfer-Sollier : Dans « SCARTO », j’avais le sentiment que l’intime était moins frontal dans les photographies. Il était là, mais autrement. Les textes sont venus porter cette dimension. Ils ne légendent pas les images et ne disent pas ce qu’il faut voir. Ils ouvrent un autre chemin.
C’est pour cette raison que, dans l’exposition, images et textes pouvaient être abordés séparément. On pouvait regarder uniquement les photographies, ne lire que les textes ou faire circuler son regard entre les deux. Je ne veux pas imposer une seule façon de vivre l’expérience.
Ma pratique est transdisciplinaire. La photographie en est la pierre angulaire, mais elle dialogue avec l’écriture, le son, parfois la vidéo ou la broderie. Chaque médium permet d’approcher autrement une même chose.
M.B : Qu’est-ce que le travail avec le son apporte à votre démarche artistique ?
Élodie Palfer-Sollier : Mon travail est très sensoriel et j’ai un mental extrêmement présent. La musique est justement l’un des moyens de le contourner. Elle ne demande pas forcément d’analyser : elle traverse le corps.
La musique occupe une place très importante dans ma vie. Certains souvenirs sont indissociables d’un morceau ; elle peut faire revenir instantanément une époque, une sensation, une personne.
Dans une œuvre, elle ajoute une autre langue. Elle peut déplacer la perception d’une image, lui donner une respiration ou faire surgir une émotion qui n’était pas présente auparavant.
Mais, comme les textes, je ne souhaite pas l’imposer. Certaines personnes seront très sensibles au son, d’autres davantage aux mots ou uniquement à l’image. Cela me va très bien. Ce qui m’intéresse est de proposer plusieurs portes d’entrée, une expérience.
Pour moi, en revanche, photographie, mots et musique fonctionnent ensemble. Leur association me permet d’approcher plus complètement ce que je cherche à exprimer.
M.B : Quelle place accordez-vous au regard du spectateur dans l’interprétation de vos œuvres ?
Élodie Palfer-Sollier : J’aime que nous ne voyions pas tous la même chose dans une photographie, que le même mot ou la même musique ne fasse pas surgir les mêmes émotions chez chacun. Une œuvre commence avec ce que j’y dépose, mais elle ne m’appartient plus complètement dès qu’une autre personne la rencontre.
Je ne cherche donc pas une interprétation juste. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il se passe quelque chose — ou parfois qu’il ne se passe rien. La résonance est profondément personnelle.
Laisser cette liberté au spectateur est essentiel pour moi. Je propose une expérience, pas une conclusion.
Je m’intéresse donc davantage à ce que le spectateur éprouve qu’à ce qu’il « comprend ».
M.B : Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?
Élodie Palfer-Sollier : Je réfléchis à un projet plus global où photographie, écriture, musique et broderie pourraient réellement cohabiter dans une même expérience.
Ma priorité aujourd’hui est d’éditer « SCARTO » sous forme d’un livre. Je tiens au mot « livre » plutôt qu’à celui de catalogue : je ne veux pas simplement documenter l’exposition, mais créer un objet qui puisse exister par lui-même et prolonger le dialogue entre photographies et textes.

Bal-anse
Mamy ? Où es-tu ?
C’est l’heure où tu es sur le balcon.
Il y a le silence du matin frais
qui entre par la fenêtre.
Il y a le premier rayon du soleil
qui réchauffe le carrelage.
Il y a le linge
qui danse au rythme de la brise tiède
en équilibre dans l’air.
Il y a le fil
que j’ai tendu entre nous et le ciel.
Funambule
je le traverse pour te retrouver.
Attends-moi.
SCARTO – Elodie PALFER-SOLLIER
M.B : Quel est votre rêve le plus cher ?
Élodie Palfer-Sollier : Mon rêve ne se résume pas à une exposition.
Artistiquement, j’aimerais donner une forme pleinement immersive à « RE- » : une exposition avec les photographies, les mots, les sons, des espaces dans lesquels chacun puisse entrer et prendre le temps.
J’aimerais que mon travail puisse provoquer chez quelqu’un l’envie de se regarder autrement. Non pas de se conformer ou de devenir « meilleur », mais d’oser explorer ce qui est là : ses contradictions, ses fragilités, ses failles, sa vulnérabilité.
Je crois profondément que savoir se regarder et s’accueillir dans sa complétude change aussi notre manière d’entrer en relation avec les autres. Lorsque l’on a moins peur de ce que l’on porte en soi, on a peut-être moins besoin de le projeter, de le défendre ou de l’imposer.
Si mon travail peut ouvrir, même modestement, cet espace de curiosité et de rencontre avec soi, ce sera déjà beaucoup.

09 – Mur-Mur
Dos à dos.
Face à face.
Peau à peau.
Empêtré et figé.
Prisonnier
de la pierre.
Rugueuse.
Mur taillé par le vent.
Dans la pierre
un visage murmure.
Un souffle fragile.
SCARTO – Elodie PALFER-SOLLIER
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