Le Déhiscent de Jean-Claude Goiri

Lecture de 4 min
@ Jean-Claude Goiri

Le Déhiscent : un recueil de poésie où le corps, le désir, la langue et la nuit se cognent jusqu’à trouver leur ouverture

Jean-Claude Goiri, Le Déhiscent

Par Grégory Rateau

La bouche, la plaie, le bruit

Chez Jean-Claude Goiri, il faut que ça râpe, que ça s’entête. Le Déhiscent (Douro) ne court pas après l’onction poétique, encore moins ce faux mystère dont tant de recueils se parfument pour faire croire à la profondeur. Ici, la langue est une matière nerveuse, une viande traversée de secousses, de salive, de peur et de désir. Quelque chose qui n’a pas fini de se débattre dans la bouche.

Le Déhiscent de Jean-Claude Goiri

Le titre donne le mouvement du livre : déhiscence, ouverture d’une enveloppe, éclatement d’une cosse, béance. Toute cette poésie travaille là, dans la fente. Il s’agit moins de dire le corps que de l’ouvrir pour entendre ce qu’il remue. Lèvres, gorge, peau, ventre, sexe, souffle : le poème passe par la chair, y retourne, s’y salit, s’y agrippe. Ce n’est pas un recueil sur l’intime au sens décoratif du terme, celui des confidences bien éclairées et des blessures mises en vitrine. C’est plus physique, plus trouble, plus risqué. Goiri écrit depuis la zone où le moi se décompose un peu, où l’identité se défait au contact de l’autre, de la nuit, du langage lui-même.

Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont la langue refuse de se tenir. Elle peut se contracter en aphorisme, cogner en quelques vers très brefs, puis repartir en longues coulées de prose où la pensée, l’image et la pulsion s’empoignent. Le livre avance ainsi, par secousses, par blocs, par reprises. Il y a du bruit dans ces pages : une friction continue entre la sensation et la parole, entre ce qui veut sortir et ce qui résiste encore. Quand Goiri écrit « J’écris le corps pour lui rendre sa liberté d’impression », il donne presque le mode d’emploi du recueil. Il faut que ça imprime, que ça marque, que ça passe par les pores et pas seulement par les idées.

Le meilleur du Déhiscent est là : dans cette tentative de rendre à la poésie un peu de risque, de lui ôter son petit costume culturel, son maintien de salon, pour la ramener vers quelque chose de plus organique, de plus instable, de plus vivant aussi. Tout n’y est pas d’égale force, certains fragments s’abandonnent un peu à leur propre densité, mais l’ensemble tient par une nécessité sensible.

Bruit que rabroue le jour
la nuit rebraque et s’ébroue,
et la rumeur remue.
Maternelle et sifflante en nos heures dragonneuses
de ses brassées des bras
poussent nos airs féroces
A marquer dans la roche
d’une languée fringante
qui fera notre force.

Editions Dourou
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Grégory Rateau Grégory Rateau lauréat du prix Renée Vivien 2023 de poésie et de littérature
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Poète et critique littéraire