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Souffle inédit


On ne peut vivre qu’à Paris : un ouvrage falso / Hyacinthe

On ne peut vivre qu’à Paris : un ouvrage falso / Hyacinthe

L’hombre de la nuit Poésie, vie à l’infini     Considérons d’abord la couverture, où nous lisons distinctement : Cioran On ne peut vivre qu’à Paris Dessins de Patrice Reytier Bibliothèque Rivages Sans mauvaise foi, nous nous demandons s’il s’agit d’un ouvrage posthume, puisque Cioran est décédé à Paris il y a bientôt 16 ans, en

L’hombre de la nuit

Poésie, vie à l’infini

 

 

Considérons d’abord la couverture, où nous lisons distinctement :

Cioran

On ne peut vivre qu’à Paris

Dessins de Patrice Reytier

Bibliothèque Rivages

Sans mauvaise foi, nous nous demandons s’il s’agit d’un ouvrage posthume, puisque Cioran est décédé à Paris il y a bientôt 16 ans, en juin 1995. De toute évidence, non ; qu’en est-il donc ? La quatrième de couverture nous répond tant bien que mal, en ces termes : « Un livre illustré à partir des aphorismes de Cioran qui devient ici un personnage de bande dessinée : il distille ses maximes en se promenant à Paris, l’unique ville où il pouvait vivre. »

Il y a donc méprise, Cioran n’étant pas l’auteur du livre comme annoncé sur la couverture, le choix des aphorismes et les dessins étant de Patrice Reytier. De cette maladresse, parce que c’en est une, plusieurs pistes s’ouvrent devant nous pour examiner la fortune littéraire de Cioran qui, désormais, est victime d’une déplorable célébrité, si bien que nous sommes en droit de nous interroger s’il n’est pas victime de ce qu’il a toujours lui-même déploré, dans les Cahiers, parus à titre posthume en 1997, où il écrit à la date du 5 janvier 1971 :

« Cela se passe d’après le schéma suivant: je me rends compte, car c’est l’évidence, que je n’existe en tant qu’écrivain pour à peu près personne, à Paris surtout; j’en conçois quelque aigreur qui parfois va jusqu’à la révolte; − puis je me calme, et me dis que cela vaut mieux ainsi, que j’aurai peut-être un jour… mais cette pensée est bête, et je la rejette aussitôt, car rien ne me plaît autant que de savourer ma condition de passant, après avoir conçu dans ma jeunesse des ambitions démesurées, d’une violence presque indécente. » (p. 896)

Mais voilà le « passant » rattrapé par une meute sans nom qui n’hésite pas à faire feu de tout bois ou, faut-il le préciser, de tout papier… Expliquons cependant le malaise que nous avons éprouvé à la lecture de cette « bande dessinée » : l’éditrice Lidia Breda, qui a tout l’air d’une inarrêtable, n’a pas fait les choses à moitié puisqu’en sollicitant Sylvie Jaudeau, qui a réalisé, en 1990, les Entretiens avec Cioran, et publié, la même année, Cioran ou le dernier homme, chez le même éditeur, José Corti, place On ne peut vivre qu’à Paris sous une véritable autorité. De même, le dessinateur Patrice Reytier nous explique dans un mot l’origine de ce projet où, sans ciller des yeux, il déclare que Cioran peut « être considéré sans conteste comme un parfait scénariste de comic trips ! » ― La belle affaire, avons-nous envie de rétorquer, tant cela nous paraît ridicule, avant de conclure en plaignant le pauvre Cioran. Et comment, puisque tout le projet repose sur une sorte de trompe-l’œil, car − même si l’auteur de Précis de décomposition et De l’inconvénient d’être né est à l’honneur, qu’il s’agit avant tout de lui rendre hommage 110 ans après sa naissance, et que c’est sûrement l’occasion de lui donner raison sur ses constats prophétiques sur l’avenir mort-né de l’Homme et de l’Humanité, notamment en ces temps de pandémie −, il n’est pas sûr que Cioran, qui a collaboré avec Alechinsky, Schismes en 1978 chez Maeght et Vacillations en 1979 chez Fata Morgana, aurait cautionné cet ouvrage.

Or qu’en est-il des textes dont se compose ce volume ? Patrice Reytier nous annonce que « les quinze premiers aphorismes [lui] ont été confiés par Pierre Alechinsky (p. 15-29). […] Pour conserver l’intégralité de l’opuscule, les Éditions Maeght [lui] ont gracieusement donné ceux en leur possession (p. 18,27-29). Le Centre national du livre [lui] a permis d’accéder aux archives de Cioran et de trouver ainsi un recueil sans titre et sans date, contenant 61 aphorismes manuscrits considérés comme inédits (p. 30-90). Les quatre derniers textes sont des extraits de la correspondance de Cioran, pour les deux premiers avec le peintre Jean Carlos Savater et pour les deux derniers avec Sylvie Jaudeau (p. 91-94). Le dernier dessin est un hommage à Louis Nucéra qui [lui] a fait découvrir Cioran (p. 95). »

Voilà, il est clair que Patrice Reytier est unnéo-cioranophileet qu’il s’est appliqué corps et âme aussi bien dans la quête des aphorismes que dans les dessins qui les illustrent, mais notre malaise n’en persiste pas moins. Pourquoi ? Parce que Cioran n’y est pour rien et que nous considérons sa mémoire trahie à travers une entreprise qu’il n’aurait sûrement pas tolérée. Bien sûr, Patrice Reytier ou quiconque peuvent illustrer des fragments de Cioran, à l’instar du projet non moins loufoque intitulé Aphorismes traduits en rébus par Claude et Chris Ballaré, mais il s’agit d’un choix personnel des dessinateurs en question, et non de Cioran lui-même, c’est-à-dire qu’il n’est pas censé l’impliquer au point de mettre son nom sur la couverture comme s’il était l’instigateur du projet.

Peut-être péchons-nous par une forme de rigidité ou d’allégeance à l’égard de Cioran et de son œuvre. Mais c’est beaucoup mieux que de faire comme ces « nains assis sur des épaules de géants ». Cela va sans dire. Dommage que le mot « falso » n’ait pas encore fait son entrée dans le dictionnaire.Dico ou pas dico, la question n’est pas là, le mot existe bel et bien et il désigne ce type de personnes et de projets qui, pour ne pas avoir à payer des droits à leurs confrères, créent des ouvrages falsos de toute pièce.

 

 

 

Cioran, On ne peut vivre qu’à Paris, dessins de Patrice Reytier, Bibliothèque Rivages, 96 pages, 13.90€.

 

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