Entretien avec Belinda Cannone / Aymen Hacen

Entretien avec Belinda Cannone : 

« Une nouvelle voie pour le féminisme »

Conduit par Aymen Hacen

 

 

Romancière et essayiste, Belinda Cannone est née en Tunisie en 1958. Son livre, L’écriture du désir, a reçu en 2001 le Prix de l’essai de l’Académie française, et Le sentiment d’imposture le Grand Prix de l’essai de la Société des gens de lettres, en 2005.

Ont paru en septembre dernier deux ouvrages : Le Livre du crépuscule (éditions Le Vistemboir, 130 p., 18 euros) et Petit éloge de l’embrassement (Gallimard, « Folio 2 euros », 128 p., 2 euros.)

 

                             

 

Rencontre

Dans un texte intitulé « Venir d’une mer », vous revenez sur vos origines familiales en écrivant : « la Méditerranée, c’est la mer par laquelle mes aïeux quittaient la Sicile pour la Tunisie, puis, trois générations plus tard, la Tunisie pour la France. Prendre la mer, c’était toujours aller vers l’inconnu et le nouveau, c’était rebattre les cartes de l’existence… »

Pouvez-vous nous raconter votre vie, précisément votre œuvre-vie à la lumière de ce texte et de ce que vous écrivez, ceci par exemple qui résonne comme un aphorisme, et que nous trouvons très beau : « Tous ceux qui ont eu à souffrir de l’opprobre lié aux origines sont mes frères, ce qui explique aussi mon intérêt pour le sentiment d’imposture (et une connaissance intime du sujet). »

Belinda Cannone : À la fin du XIXe siècle, ma famille paternelle vivait en Sicile, sans doute dans des conditions difficiles car c’était un pays très pauvre. Je ne sais pas grand-chose de ce passé sauf ceci : comme bien d’autres, ils décidèrent de s’installer en Tunisie, l’endroit le plus proche de leur île… Trois générations s’y sont donc succédé, dans le quartier de Tunis qu’on appelait la Petite Sicile, où moi-même je suis née. Mais je n’y ai guère passé qu’un an et demi : insuffisant pour avoir des souvenirs. En revanche, mon enfance, à Marseille, a été baignée dans la mémoire nostalgique de la Tunisie que portaient mes parents et toute ma famille, ce qui a forgé mon imaginaire méditerranéen. De sorte qu’aujourd’hui, je n’ai pas de sentiment d’appartenance géographique très marqué, et je me sens simplement venir d’une mer, celle qu’ont traversée plusieurs fois mes aïeux. Il faut avoir conscience que tous ceux qui viennent de Tunisie, j’en connais de nombreux, Juifs, Siciliens, Italiens et Français, ont gardé l’image d’une Tunisie paradisiaque, même quand, comme ma famille, ils y étaient très pauvres.

Cette situation sociale, ces migrations constantes, ont créé en moi un sentiment de solidarité très puissant envers tous ceux qui subissent une difficulté liée à leur origine. Je les comprends intimement. C’est sans doute une des raisons qui m’ont poussée à écrire cet essai, Le Sentiment d’imposture, dans lequel j’analyse un sentiment très répandu mais souvent tenu secret, celui de ne pas se sentir légitime à la place qu’on occupe, quelle que soit cette place.

Ma chance a été de naître dans la langue française, par mes deux parents (ma mère est corse et mon père a été éduqué au lycée français), et donc de pouvoir m’installer avec joie et forte adhésion dans ce pays. Je dis souvent que ma nationalité consiste à être « malangue », car j’habite avant tout un territoire intellectuel qui est formé d’une langue et d’une culture – comme tout humain sur la terre, d’ailleurs !

 

Vous alternez écriture de pensée et de fiction. Comment travaillez-vous ?

Belinda Cannone : Cette succession dépend en fait des sujets qui me préoccupent à un moment donné : parfois ce sont des sujets d’essai, d’autres fois de fiction. Quand j’ai voulu réfléchir à l’émerveillement, au baiser ou à notre nature d’êtres en relation, quand j’ai voulu mettre en cause certaines formes du féminisme ou du conformisme contemporains, la forme de l’essai s’est imposée à moi. L’essai est un travail d’argumentation, de propositions intellectuelles, une sorte de conversation avec mon époque aussi. Mais quand je veux aborder des questions « sans réponses », juste les déployer, comme celles qui sont liées à la violence du monde, ou à la force du désir de vivre, la fiction convient mieux. En ce moment, par exemple, j’écris des nouvelles autour de l’enfance, sa vulnérabilité…

                                                                         

Vous avez réussi à écrire de très beaux livres sur commande, du moins dans des collections aux parties et sous-parties tracées d’emblée, à l’instar du « Petit Mercure », aux éditions du Mercure de France, et « Folio 2 euros », avec Petit éloge du désir (2013) et Petit éloge de l’embrassement (2021), chez Gallimard. Comment réussissez-vous à écrire avec la liberté qui vous caractérise tout en respectant les contraintes éditoriales ?

Belinda Cannone : En fait ce ne sont pas des ouvrages de commande. Les « Petits éloges » n’ont comme seule contrainte que celle de leur longueur (pas plus de 150 000 signes) et d’un ton un peu personnel. Voyez d’ailleurs comme chacun des deux a une forme très différente : dans le Petit éloge du désir, il s’agit de sortes d’aphorismes, 250 textes brefs pour évoquer le désir charnel, tandis que dans le Petit éloge de l’embrassement, dans lequel je réfléchis, à partir du tango pris comme une métaphore, à notre nature d’êtres en relation, on trouve des chapitres plus ordinaires.

La seule vraie commande concerne Le Goût du baiser. Dans cette collection du Mercure de France, il s’agit de proposer une trentaine d’extraits de textes concernant un sujet donné, et de les commenter. Mais là encore, tout reste ouvert dans le choix. Comme l’année précédente j’avais écrit un essai sur le baiser, Le Baiser peut-être (2011), ça a été facile et un plaisir.

Dans « Venir d’une mer », vous écrivez : « Je me rappelle ma déception lorsqu’un jour j’ai réalisé qu’Ulysse, dans l’Odyssée, ne cesse de chercher à rentrer chez lui : alors c’est tout ? la première, la plus extraordinaire épopée de notre culture ne raconte que le désir obstiné de retrouver ses pénates ? il veut simplement rentrer à la maison ? Car l’Odyssée ne narre pas le désir d’aventures (même si Ulysse rencontre toutes sortes de péripéties, sur ce chemin de retour), ou le désir de franchissement, la volonté de pousser les limites – non, elle expose la nostalgie d’Ithaque, le souhait de retrouver son chez soi, sa femme, son fils, son père, son chien… »

Et vous êtes l’auteure de La Tentation de Pénélope. Qu’est-ce à dire ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

Belinda Cannone : Oh ! c’est tout à fait fortuit ! Ulysse arrive naturellement sous ma plume d’enfant de migrants. Que cherche-t-on en partant à l’aventure ? Mais Ulysse veut juste rentrer chez lui… Il y a là quelque chose de légèrement décevant.

Quant à Pénélope… J’ai écrit mon essai sur les féminismes parce que j’étais préoccupée par certaines tendances des féminismes contemporains qui mettent l’accent sur ce qui nous sépare, hommes et femmes, plutôt que ce qui nous unit : ne sommes-nous pas, semblablement, des personnes humaines ayant désir de liberté et d’égalité ? Il me semblait que ces tendances risquaient de retarder le travail vers l’égalité et, pour exprimer cette crainte, l’image de Pénélope s’est présentée. Pour faire patienter les prétendants qui estiment qu’Ulysse ne reviendra plus et qu’elle doit donc épouser l’un d’eux, Pénélope leur promet d’en choisir un le jour où elle aura terminé son tissage. Or, pour faire reculer l’échéance, elle défait pendant la nuit le travail accompli le jour. De la même façon, les féministes qui ne sont pas, ou ne sont plus, universalistes, risquent de défaire le travail accompli par leurs aînées. Quand j’ai cherché un titre au livre, Pénélope s’est donc imposée. Entre nous, ce n’est pas un très bon titre, justement parce qu’il demande des explications, mais je n’en ai pas trouvé de meilleur ! Dans les éditions récentes, j’ai cru bon d’ajouter un sous-titre : « Une nouvelle voie pour le féminisme ».

Vous employez des mots forts tels que « désir », « embrassement », « amour ». Où commencent la poésie, la beauté, l’ivresse de tout cela ― cela que nous nous permettrons d’appeler « séduction » ―, et où finissent-elles ? Sans doute voyez-vous à quoi nous faisons allusion : La Tentation de Pénélope se clôt en effet par une postface inédite (édition de poche de 2019), en relation avec l’affaire Weinstein, et l’on se demande si le côté réseau social de la chose, avec un lynchage souvent d’une extrême violence, ne nuit pas aux vrais combats et causes féministes. D’ailleurs, votre nouvelle, « Les relations toxiques », publiée sur les colonnes du journal Le Monde le 24 août dernier, ne va-t-elle pas dans ce sens-là ?

Belinda Cannone : Le désir est d’abord désir de vivre, de se lever le matin, d’accueillir la journée qui vient avec joie, si possible. Il est ce qui combat en nous la force obscure de la mélancolie. L’amour est ce lien – le plus beau – qui nous unit aux autres, parfois à un (ou une) autre particulièrement. Mêlé au désir, l’amour est ce qui nous fait élire un être dans la foule de nos semblables, un être que nous chérissons et désirons plus que tout autre – même si ce lien n’est pas toujours éternel. C’était du reste le sujet de mon avant-dernier essai, Le Nouveau nom de l’amour (2020). Je dois admettre que je m’intéresse sans cesse au fait que nous sommes en relation, que notre définition, notre identité sont relationnelles, c’est-à-dire liées aux interactions dans lesquelles nous sommes pris. Même l’émerveillement tel que je le conçois est une forme de relation : il nous relie à la nature, au cosmos, autant qu’aux êtres vivants. D’où ce dernier essai où je parle « d’embrassement », terme peu usité en français mais qui dit bien la capacité d’accueil, d’hospitalité qui font la beauté de l’humain.

Alors en effet, vous imaginez que le néo-féminisme, conçu uniquement de manière agonistique, comme une « guerre des sexes », me semble dommageable. C’est parce que nous aimons les hommes et voulons vivre heureusement avec eux que nous sommes féministes, pas parce que nous les détesterions ! Par ailleurs, les réseaux sociaux sont, comme la langue, selon Ésope, la meilleure et la pire des choses, et leur pouvoir de nuisance n’est plus à démontrer. Il faut donc leur opposer la force de la loi, le passage par les tribunaux plutôt que les lynchages médiatiques.

Anne Dufourmantelle, décédée de manière héroïque le 21 juillet 2017, était votre amie. Pourriez-vous nous parler d’elle, de vos relations, de son œuvre ?

Belinda Cannone : Anne était d’abord pour moi une amie très chère, quelqu’un avec qui, quel que soit le temps passé sans se voir, nous reprenions la conversation où nous l’avions laissée, un peu comme deux danseuses qui se remettraient à danser en connivence. Car nous partagions de très nombreuses vues, à propos du désir, du bonheur et c’est d’ailleurs pourquoi elle est ensuite devenue mon éditrice. À la suite d’un de nos nombreux dialogues, elle m’a demandé de développer ce que je pensais du désir, pour sa collection d’essais. Cela a été L’écriture du désir. Avant cela, je n’avais jamais pensé à écrire des essais (sauf universitaires, ce qui est très différent). C’est donc grâce à elle et pour elle que j’ai écrit mes quatre premiers essais.

J’aimais sa pensée parce qu’elle se singularisait toujours par ce que je nommerai un pas de côté, un écart par rapport aux idées ordinaires. Elle « déplaçait » les notions, les concepts. Et toujours à partir d’une expérience vécue, la sienne ou celle de ses patients, ce qui selon moi donne beaucoup de prix à sa pensée : elle n’est jamais abstraite.

Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

Belinda Cannone : Si je devais recommencer, je ne changerais rien à mes choix antérieurs. J’aime ma vie, elle est rendue intense par le travail d’écriture qui est toujours un pari risqué, par les amis et les amours qui sont la fondation de toute existence, par la joie d’être au monde malgré sa violence et, souvent, sa folie.

S’il fallait être un mot, je serais Désir ; un arbre, je serai le hêtre avec ses belles branches souples qui flottent sur l’air, ses feuilles vernissées et pointues qui sont parfois, ô beauté, pourpres ; si j’étais un animal… euh… un chat peut-être, libre et paisible tant qu’on ne l’embête pas.

Un de mes livres n’a encore été traduit dans aucune langue, et je le regrette parce qu’il explore une expérience humaine universelle : S’émerveiller. Je tente d’y décrire et de réfléchir aux conditions de possibilité de la forme d’émerveillement que je qualifie parfois de « modeste ». Modeste, non parce qu’il serait médiocre mais parce qu’il peut naître devant le monde modeste, banal. Parfois ce sera un oiseau qui chante, une lumière sur la haie, un ciel varié ou un sourire amical. Nul besoin d’aller loin et de trouver une « merveille », architecture éblouissante, spectacle somptueux : non, il suffit d’ouvrir grands les yeux et de se tenir dans un état de vigilance poétique, ce qui exige lenteur et attention, bienveillance au monde.

 

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