Violoniste, compositrice et interprète, Yasmine Azaiez suit un parcours artistique ouvert et curieux, nourri de multiples influences musicales.
Yasmine Azaiez : le violon entre création, improvisation et transmission
Entretien conduit par Monia Boulila
Née à Londres, Yasmine Azaiez est une violoniste, compositrice, chanteuse et interprète de nationalité tuniso-britannique. Très tôt, la musique s’impose dans sa vie : elle commence le violon à seulement quatre ans. Ce qui n’était au départ qu’un jeu qui devient rapidement une véritable vocation.
À l’âge de huit ans, elle rejoint l’école Yehudi Menuhin, au Royaume-Uni, où elle se forme pendant plusieurs années dans un environnement entièrement dédié à l’excellence musicale. Elle poursuit ensuite ses études au Conservatoire de la Nouvelle-Angleterre à Boston, aux États-Unis, une étape importante qui enrichit encore son regard artistique.
Si le violon classique est au cœur de son parcours, Yasmine Azaiez explore aussi d’autres horizons musicaux, mêlant jazz, musique contemporaine et sonorités orientales pour créer un univers personnel et ouvert.
Artiste curieuse, elle a également fait une incursion dans le cinéma en composant la musique du film Histoires tunisiennes, dans lequel elle apparaît aussi comme actrice. Au fil des années, elle publie plusieurs albums — Jazz, Fusion, Fabilus et African Jasmin — et se produit sur de nombreuses scènes à travers le monde, dont la mythique salle de l’Olympia à Paris.
Attachée à la transmission et à la jeunesse, elle crée également la Yasmine Azaiez Academy en Tunisie, une initiative qui vise à encourager et accompagner de jeunes musiciens dans leur parcours artistique.
À travers ses projets et ses concerts, Yasmine Azaiez poursuit aujourd’hui une même ambition : partager la musique comme un langage universel, capable de relier les cultures et les sensibilités.

M.B: Pouvez-vous nous raconter vos premiers souvenirs liés au violon et ce qui vous a poussée à commencer cet instrument à seulement quatre ans ?
Yasmine Azaiez : J’ai commencé le violon à l’âge de quatre ans comme activité extrascolaire, comme beaucoup d’autres enfants à Londres à l’époque. Notre maison était trop petite pour accueillir un piano, alors ma mère a choisi le violon. J’ai eu la chance d’avoir une professeure sévère mais inspirante, qui a dit à ma mère que j’étais douée et que je devrais envisager une carrière dans la musique.
J’étais une enfant timide, mais c’est toujours sur scène que je me sentais le plus à l’aise, même si, comme beaucoup d’enfants, je n’aimais pas beaucoup m’entraîner ! Je suis reconnaissante envers ma mère, qui s’asseyait avec moi pour pratiquer tous les jours et m’enseigner la discipline.
M.B: Quelles sont les musiques, artistes ou cultures qui ont le plus nourri votre imaginaire musical ?
Yasmine Azaiez : J’ai été inspirée par tellement d’artistes différents et j’ai eu la chance d’étudier avec certaines de mes idoles, comme L. Shankar, Joe Morris, Anthony Coleman et Maciej Rakowski.
Au Conservatoire de Boston, après des années de formation classique intense en internat, j’ai découvert mon amour pour la world music. J’ai suivi presque tous les cours possibles : jazz, musique tzigane, ragas indiens, improvisation contemporaine, opéra et composition.
J’avais soif d’absorber toutes les connaissances possibles et je crois que c’est grâce à ma curiosité et à mes professeurs incroyables que j’ai pu m’approprier toutes ces influences et créer mon propre son en tant que violoniste et compositrice. Si je pouvais retourner à l’école pour apprendre encore davantage, je le ferais sans hésiter !
M.B : En quoi le dialogue entre vos cultures tunisienne et britannique nourrit-il votre musique ?
Yasmine Azaiez : Cela nourrit non seulement ma musique, mais aussi mon âme. Tout, dans ces cultures, est d’une grande richesse et d’une grande diversité : la nourriture, l’architecture, l’art, la sculpture et, bien sûr, la musique.
Je ne base pas ma musique uniquement sur des notes, mais aussi sur toute l’histoire et les différentes facettes de la vie qui sont associées à chaque culture. C’est une bénédiction d’avoir trouvé mon identité musicale à travers mon héritage.
M.B: Qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans le jazz et les musiques improvisées par rapport à la musique classique ?
Yasmine Azaiez : C’est peu connu, mais les compositeurs classiques improvisaient, tout comme les interprètes classiques sur scène. C’est un art qui s’est perdu depuis la première moitié du XXᵉ siècle. Les musiciens baroques, en particulier, devaient non seulement interpréter les notes des compositions, mais aussi être de grands improvisateurs, capables de créer des solos et des accompagnements.
C’est dommage, et j’aimerais que cette forme d’art soit redécouverte. À la Yehudi Menuhin School, j’ai toujours adoré improviser, mais je n’ai pas l’impression que cela était vraiment encouragé. C’était plutôt comme un petit « party trick » que je faisais, et je ne savais pas encore que cela prendrait une place aussi importante dans ma vie aujourd’hui. Je suis reconnaissante d’avoir développé cette capacité très tôt.
En tant que professeure, j’encourage toujours les élèves à travailler leur technique de violon pour nourrir leurs improvisations. Le violon est un instrument qu’on ne peut pas tricher : plus on le maîtrise, mieux on peut traduire ses idées en sons. Je dis souvent qu’être violoniste, c’est un peu comme être athlète.
M.B: Pouvez-vous décrire votre manière de composer ? Commence-t-elle souvent par une émotion, un thème, une improvisation ?
Yasmine Azaiez : C’est une question fantastique qu’on me pose rarement ! Ma musique me vient souvent sous trois formes différentes. Parfois, les mélodies arrivent dans un rêve ; d’autres fois, elles surgissent de manière aléatoire pendant que je marche ou que je conduis (mon téléphone est rempli de notes vocales !). Et puis il y a l’improvisation.
Parfois, je m’assois et j’improvise, en enregistrant mes idées au fur et à mesure qu’elles viennent. Ensuite, je découpe certaines parties, j’en modifie d’autres et je réorganise l’ensemble pour que cela devienne quelque chose de plus concis.
La dernière façon que j’ai de composer — qui n’est pas la plus courante — consiste à prendre des décisions et à établir un plan avant de commencer à écrire.

M.B : Vous avez fait une incursion au cinéma dans Histoires tunisiennes. Est-ce que cette expérience a été marquante pour vous, et est-ce un univers que vous aimeriez explorer de nouveau ?
Yasmine Azaiez : C’était une expérience unique, et j’ai eu l’occasion de jouer dans quelques autres rôles depuis. Petit secret : quand j’étais enfant, je faisais du théâtre musical et j’ai suivi beaucoup de cours d’art dramatique dans les deux écoles où j’ai étudié. Je le faisais surtout pour m’amuser, et je n’aurais jamais imaginé que cela m’amènerait un jour au cinéma !
Je n’ai jamais prétendu être une grande actrice, mais j’ai beaucoup appris grâce à ces expériences. Je pense que beaucoup d’improvisateurs ont un talent naturel pour jouer la comédie, car sur scène, nous jouons déjà un rôle.
Si vous êtes fatigué, malade, si vos pieds vous font mal, si vous ne vous souvenez plus d’une phrase ou même si vous traversez une épreuve personnelle… vous devez malgré tout être au top et prêt à assurer le spectacle.
M.B : Qu’est-ce qui vous motive le plus dans votre carrière : la scène, l’écriture, l’enseignement ou la transmission ?
Yasmine Azaiez : Honnêtement, les trois, mais le plus important reste de jouer devant un public. Mon rêve a toujours été d’avoir un impact en tant qu’artiste, et je crois que ma principale force motrice vient des gens qui assistent aux spectacles et qui souhaitent découvrir un autre univers après une longue journée.
Aucune performance, aucun enseignement ni aucune écriture n’a le même impact que le fait de ressentir l’énergie de la vie humaine, ce moment où l’on peut interagir et échanger nos essences sans paroles.
M.B : Pourquoi était-il important pour vous de créer la Yasmine Azaiez Academy en Tunisie ?
Yasmine Azaiez : Quand je suis venue m’installer en Tunisie, je suis arrivée avec l’idée et la motivation d’essayer de faire une différence, de rendre à la société ce qu’elle m’a donné. Je sais que beaucoup de personnes n’ont pas eu l’opportunité de bénéficier de la formation et du soutien que j’ai eus.
J’ai aussi réalisé que, même si la société évolue, certaines personnes sont encore découragées d’entamer une carrière dans la musique par peur, car ce n’est pas considéré comme une voie « sûre » dans la vie. J’ai donc voulu encourager les jeunes esprits à suivre leurs rêves. J’ai vraiment essayé de partager mes connaissances et les opportunités que j’ai eues, et j’ai eu des étudiants incroyables, dont certains sont aujourd’hui en tournée et font de la musique.
Je suis tellement fière d’eux et j’espère qu’ils ont autant appris de moi que j’ai appris d’eux.
J’ai également créé le refuge pour animaux Yasmine Azaiez avec ma mère, ce qui a été l’une des choses les plus difficiles que j’ai faites. Elle m’a toujours appris à aider les autres et j’ai un immense respect pour son altruisme.
M.B : Quel est votre rêve le plus cher, pour votre carrière ou dans votre vie personnelle ?
Yasmine Azaiez : C’est une question très difficile, car mes rêves et mes objectifs ne cessent d’évoluer. Même si je suis très honorée d’avoir déjà atteint beaucoup de mes objectifs, j’ai encore un long chemin à parcourir. J’ai des projets incroyables en cours et j’ai hâte de les partager avec le monde.
M.B : Merci beaucoup, Yasmine. Je vous souhaite encore beaucoup de succès pour la suite de votre parcours artistique.



