Pourquoi la pensée de Frantz Fanon continue d’éclairer les nouvelles formes de domination, de l’identité à l’ère numérique
Frantz Fanon contre les fanonismes : relire une pensée insoumise à l’épreuve du XXIe siècle
Par Abdelhamid Larguèche
Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir.
Cette phrase est probablement la plus citée de Frantz Fanon. Elle est devenue un slogan. Or le destin des grandes pensées est souvent paradoxal : elles survivent davantage sous forme de citations que de questionnements.
À l’occasion du centenaire de Frantz Fanon, les hommages se sont multipliés. Universités, mouvements militants, institutions internationales et États revendiquent désormais un héritage qui, de son vivant, dérangeait tout le monde. Cette consécration constitue en elle-même un problème. Une pensée née contre les pouvoirs peut-elle devenir un patrimoine officiel sans perdre sa force subversive ?
Dans un entretien accordé en 1987, Josie Fanon affirmait que « l’œuvre de Fanon est irrécupérable par un pouvoir quel qu’il soit ». Cette formule demeure stimulante mais elle appelle aujourd’hui une discussion.
L’histoire montre en effet que Fanon n’a cessé d’être récupéré.
Les régimes révolutionnaires ont fait de lui un prophète de la violence libératrice. Certaines élites nationalistes ont retenu son combat contre le colonialisme tout en oubliant sa critique féroce de la bourgeoisie nationale. Les études postcoloniales en ont parfois fait le père fondateur d’une théorie de la race, alors même que Fanon n’a jamais réduit l’histoire à la seule question raciale. Les universités occidentales l’ont parfois transformé en auteur canonique, au risque d’atténuer le caractère profondément politique de son œuvre.
Mais ces appropriations successives n’ont jamais réussi à épuiser Fanon.
Son œuvre possède une caractéristique rare : elle résiste à toutes les orthodoxies parce qu’elle est avant tout une méthode critique.
Fanon ou la critique permanente
Contrairement à Marx, Fanon n’a jamais construit un système philosophique. Contrairement à Sartre, il ne cherche pas à élaborer une ontologie. Contrairement à Foucault, il ne développe pas une théorie générale du pouvoir.
Son point de départ est toujours une expérience humaine concrète : la souffrance psychique du colonisé, la violence, le racisme, l’aliénation, la guerre, la dignité.
C’est précisément cette proximité avec l’expérience qui explique la longévité de sa pensée.
Chaque époque découvre chez Fanon les mots qui lui permettent de penser ses propres blessures.
Les nouveaux visages du colonialisme
Lorsque Fanon écrit Les Damnés de la terre, le colonialisme est essentiellement territorial.
Aujourd’hui, la domination emprunte d’autres chemins. Les anciennes puissances coloniales ne gouvernent plus directement les peuples.
Le pouvoir passe désormais par les marchés financiers, les plateformes numériques, les chaînes logistiques mondiales, les brevets technologiques, les normes juridiques, les algorithmes et les systèmes de notation financière.
La violence est devenue moins visible. Elle est économique, écologique, numérique.
Le colonisateur n’a plus toujours un visage.
Cette mutation oblige à relire Fanon. Non pour répéter ses concepts mais pour prolonger sa méthode.
Fanon face aux identités
Une partie importante des lectures contemporaines présente Fanon comme un penseur de l’identité noire. Cette lecture est exacte mais incomplète.
Toute son œuvre tend vers un dépassement de l’identité.
Dans Peau noire, masques blancs, il refuse autant le racisme colonial que l’enfermement dans une essence noire.
À la fin de l’ouvrage, sa prière demeure bouleversante : « Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge. »
Cette phrase constitue peut-être la meilleure définition de la pensée critique.
L’identité n’est jamais une prison. Elle est une étape.
La violence : une lecture souvent simplifiée
Fanon est probablement l’un des auteurs les plus mal lus concernant la violence.
On lui attribue une apologie de la violence alors qu’il tente avant tout d’en comprendre la fonction historique dans un contexte colonial.
Il décrit. Il analyse. Il n’écrit jamais un manuel de la violence.
Cette distinction est essentielle.
Le risque contemporain consiste à transformer Fanon en légitimateur universel des conflits.
Or il demeure avant tout un psychiatre attentif aux blessures laissées par la violence sur les individus comme sur les sociétés.
La bourgeoisie nationale : la prophétie oubliée
Aucune page de Fanon n’a peut-être été aussi prophétique que celle consacrée à la bourgeoisie nationale.
Il annonce très tôt le danger des indépendances confisquées par des élites administratives incapables de transformer les structures héritées de la colonisation.
Soixante ans plus tard, cette analyse demeure d’une actualité frappante.
Nombre d’États postcoloniaux connaissent des crises de légitimité, une dépendance économique persistante et une faible capacité d’innovation institutionnelle.
Mais Fanon ne fournit pas de solution institutionnelle. Il pose un diagnostic.
Cette absence explique à la fois la puissance et les limites de son œuvre.
Fanon après Edward Said
Edward Said prolonge Fanon en montrant que la domination n’est pas seulement militaire ou économique. Elle est également culturelle.
L’orientalisme fabrique des imaginaires qui rendent la domination acceptable.
La critique postcoloniale ne remplace donc pas Fanon. Elle élargit son champ.
Fanon après Paul Gilroy
Paul Gilroy introduit une dimension nouvelle.
Il refuse les enfermements identitaires autant que les nostalgies impériales.
Son Atlantique noir montre que les circulations culturelles produisent des identités hybrides.
Cette perspective complète admirablement Fanon.
L’émancipation ne consiste plus seulement à sortir du colonialisme. Elle suppose également de dépasser les frontières mentales héritées de celui-ci.
Fanon après Foucault
Entre Fanon et Foucault, le dialogue reste insuffisamment exploré.
Le premier étudie la domination coloniale. Le second analyse les micro-pouvoirs modernes.
Leur rencontre permet aujourd’hui de penser les nouvelles technologies de surveillance, les frontières numériques, la gouvernance algorithmique et les nouvelles formes d’assujettissement.
L’Afrique et la tentation mémorielle
Le danger actuel n’est plus l’oubli de Fanon. C’est son excès de commémoration.
Les anniversaires, colloques et célébrations produisent parfois une canonisation qui neutralise la radicalité de son œuvre.
Une pensée devient inoffensive lorsqu’elle cesse d’inquiéter.
Fanon n’a jamais demandé à être célébré. Il demandait à être prolongé.
Pour un fanonisme sans dogme
La meilleure fidélité à Fanon consiste paradoxalement à ne jamais devenir fanonien.
Relire Fanon aujourd’hui signifie accepter de lui poser les questions qu’il n’a jamais connues :
– Que devient la domination à l’âge de l’intelligence artificielle ?
– Comment penser la colonisation des données ?
– Qu’est-ce qu’une souveraineté dans un monde gouverné par les plateformes ?
– Comment reconstruire un humanisme après les catastrophes écologiques ?
– Comment penser ensemble migration, mémoire, justice et mondialisation ?
Chaque époque produit son propre colonialisme.
Chaque époque doit donc produire son propre Fanon.
C’est peut-être cela que voulait dire Josie Fanon lorsqu’elle affirmait que son œuvre était « irrécupérable ». Non parce qu’elle serait impossible à instrumentaliser, mais parce qu’aucune récupération ne peut épuiser une pensée dont la vocation est précisément de remettre en question tous les pouvoirs, y compris ceux qui prétendent parler en son nom.
Fanon ne nous lègue pas un système.
Il nous lègue une inquiétude.
Et cette inquiétude demeure l’une des conditions essentielles de toute pensée libre.
Abdelhamid Larguèche
Historien, lecteur de Frantz Fanon
Photo de couverture @ Wikimédia



