Essai

Trilogie d’Aomar Khennouf

Trilogie d’Aomar Khennouf – L’ALGERIE RÊVEE DE WEISS DJEBRANE

Par Lazhari Labter

Trilogie d’Aomar Khennouf

L’ALGÉRIE RÊVÉE DE WEISS DJEBRANE

Si certains la considère, à cause du régime autoritariste de Boumediene, comme une époque dure et sombre alors que d’autres la voient comme l’époque bénie des réalisations grandioses et des transformations essentielles, l’Algérie du milieu et de la fin des années soixante-dix ne laisse personne indifférent. Les moins de soixante ans et les jeunes surtout en rêvent quand leurs aînés l’évoquent avec nostalgie et regret parfois. Qu’en est-il réellement ? En attendant que des historiens sérieux se penchent sur cette période de l’Histoire très particulière où le peuple algérien, comme beaucoup de peuples du monde, voulait aller à la conquête du ciel, faire chanter les lendemains et les colorer avec la palette des couleurs de la justice, de la liberté, de l’émancipation et de la dignité retrouvées des peuples et des individus, un auteur l’évoque de si belle manière dans une trilogie dont les deux premiers volumes sont déjà sortis, « Transhumances » et « Rien n’arrive par hasard. » Aomar Khennouf, l’enfant d’Alger qui se sent à l’étroit dans cette ville qu’il ne porte pas dans son cœur, diplômé du prestigieux Institut National de Formation en Bâtiment de Rouiba (Inforba) à peine sorti de l’adolescence, investi de lourdes responsabilités dans cette Algérie des trois révolutions, agraire, industrielle et culturelle, dans cette Mecque des révolutionnaires vers laquelle tous les regards, des amis comme des ennemis, sont tournés alors et autour de laquelle tous les progressistes du monde tournent en un pèlerinage incessant, la raconte telle qu’il l’a vécue en bâtisseur aux côtés d’autres bâtisseur et telle qu’il l’a rêvée. Avant que son rêve de progrès ne se brise sur les écueils de l’Infitah, ce libéralisme frelaté prôné et mis en oeuvre par le Chadli Bendjedid à la mort de Boumediene. Mêlant histoires d’amour et histoires de réalisations de projets pour projeter dans l’avenir le pays, Weiss Djebrane, le narrateur, nous transporte avec bonheur dans cette époque-là et nous balade, avec un style entraînant, en prose et en poésie, à travers l’Algérie qu’il sillonnait du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, participant avec engagement, intégrité et compétence avec d’autres cadres et des ouvriers à sa renaissance des décombres du colonialisme. « Nous étions des milliers, des dizaines de milliers de bâtisseurs. Par rapport à beaucoup d’entre eux, je n’ai aucun mérite. En écrivant, c’est aux cadres qui avaient l’Algérie chevillée au corps, à ceux qui ont été injustement embastillé, que je pense. », écrit-il et son éditeur, Ali Laïb, de commenter, à juste titre : « Les deux ouvrages de mon ami Aomar Khennouf racontent l’Algérie des années 70 et 80. L’auteur pointe déjà du doigt la mafia politico-financière qui a commencé à gérer l’Algérie comme un magasin des Galeries Algériennes ou un Souk el-Fellah après la mort du président Boumediene. Rien d’étonnant qu’elle ait réussi depuis à étendre ses tentacules sur toutes les activités économiques voire sociales et culturelles… Ce n’est pas un récit linéaire qui relate la carrière d’un cadre d’entreprise publique. Khennouf est un excellent observateur qui, en filigrane, s’est attaché à rendre compte des mœurs de certains responsables, évoquant entre autres les frasques du fils d’un wali de Bordj Bou Arreridj de triste renom et des décisions inappropriées et irréfléchies de certains ministres dont l’un s’était illustré par la fermeture de plusieurs usines relevant des Industries légères… »

Extraits pour vous mettre l’eau à la bouche :

Premier extrait :

« Le célibat a d’énormes avantages, surtout lorsqu’on a un projet comme le mien. Mais il a un seul et grand inconvénient : la testostérone. Le mariage possède beaucoup d’avantages lui aussi et un petit inconvénient : tu prends un associé qui partagera ta vie qui ne t’appartient plus en exclusivité. Le reste n’est que littérature.

D’habitude c’est le soir, lorsque j’allume la lampe de ma chambre que ma voisine m’appelle. Mais aujourd’hui jeudi, à une heure moins le quart, alors que je m’apprête à prendre une douche et faire une petite sieste avant d’attaquer mes corvées bureaucratiques, Margareth m’appelle. Je ne crois pas en la télépathie. Juste avant le retentissement de la sonnerie du téléphone, je pensais à my teacher, la résidente de Langar qui porte souvent des boucles d’oreilles serties de deux perles qui ressemblent à celles de la première ministre britannique, Margareth Thatcher, la locataire du 10 Downing street. Elle veut que je lui offre un café.

– Mais où veux-tu que je te l’offre ? Tu penses que Bordj s’est émancipé entre hier et aujourd’hui pour que les femmes puissent s’attabler dans une cafétéria et siroter une boisson tranquillement sans provoquer de séismes ?

– Chez toi, j’espère que c’est antisismique.

– Tu n’es pas un peu zinzin ? Chez moi c’est antisismique mais pas anti-ragots. Ne crains-tu pas les mégères qui ne vont pas nous louper ? Je n’ai pas envie que nous alimentions leur oisiveté en commérages et médisances sur nous, sur toi surtout.

– J’en prends le risque.

– Non, pas aujourd’hui. Je ne suis pas présentable. Je peux t’accompagner à ton école si tu veux.

– OK, j’arrive.

– Donne-moi dix minutes.

Je prépare rapidement la cafetière, la laisse sur le feu, me lave les pieds, me change rapidement et donne un petit coup de peigne aux tifs qui me restent et que j’ai coupés très court. C’est le minimum que je puisse faire en dix minutes pour ne pas ternir mon image. J’aurais aussi aimé me raser. Je regrette de ne pas avoir acheté un rasoir électrique. C’est dans ces situations qu’il est utile. Je me sers une tasse que j’ingurgite en deux lampées sans fumer. Je lui remplis un gobelet et mets un sucre. Je déverrouille la porte latérale de la villa qui donne directement accès à mon étage. Je n’emprunte cette porte que rarement. Elle rentre et nous ressortons immédiatement en voiture par le garage, côté façade principale. C’est la deuxième fois que je me comporte comme un idiot avec une fille. Sauf que je ne me comporterai plus de la sorte bientôt.

– Le café de madame est servi. Excusez le service.

– Puisque nous avons une demi-heure avant le renvoi de mes élèves, faisons un petit tour.

– Route de M’Sila sur Seine et retour par le faubourg « El Batoir » sur La Loire, ça te dit ?

– Pourquoi tu n’as pas voulu me recevoir chez toi ? Je sais que les week-ends il n’y a personne. D’ailleurs, toi aussi généralement tu brilles par ton absence du mercredi soir à vendredi soir.

– Très observatrice on dirait ! Chez moi, c’est la pagaille, je me sens sale et je pue comme un putois. Ce n’est pas commode de t’imposer mon bazar.

– Tu as besoin d’une femme.

– J’en ai déjà deux.

– Ha ha…

– Ma mère et ma fonction. Elles sont toutes les deux très possessives.

– Dans ton cas, la polygamie se justifie.

– À la bonne heure. Je me demande si la troisième que j’épouserais acceptera une quatrième ?

– Ah, les hommes ça ne pense qu’à taadoud zawdjet. Comment passes-tu ton temps quand tu ne rentres pas chez ta mère ?

– Chez moi avec des amis. J’en ai un tas. »

Deuxième extrait :

« Face à la dégradation continue et régulière du climat au sein de mon unité et la persistance du sentiment d’abandon, je n’avais qu’un seul espoir pour sauver l’unité de Bordj. Après le dernier glissant, notre sous-traitant nous proposa la cession de ses équipements au lieu de les rapatrier. L’une des clauses du contrat qui nous liait aux Allemands stipulait la formation de cinq techniciens en Allemagne durant une période de trois mois. Combinées, ces deux opportunités nous auraient permis de rebondir grâce à la création d’un pôle spécialisé dans la réalisation de ce genre d’ouvrage. Mal- gré le prix très attractif proposé par les allemands, le rachat n’eut pas lieu. Les équipements ont été rapatriés et la clause du contrat n’a jamais été mise en vigueur. Plus de cent-cinquante travail- leurs, peut-être deux-cents ou plus, ont participé à huit opérations de coffrage glissant. Quatre travailleurs ont été affectés, comme le stipule une autre clause de ce contrat, à l’équipe allemande pour les assister. Ils ont appris toutes les ficelles du métier. Je comptais également récupérer Alilou d’El Aouinet, un virtuose qui ne dit jamais bonjour avant onze heures du matin. J’espérais que les premiers responsables de la société ne gâcheraient pas cet énorme potentiel d’autant plus que certains opérateurs ont manifesté leur intérêt pour nos services au lieu de recourir à la sous-traitance étrangère. Lors de la négociation avec les Allemands à laquelle j’ai assisté, mon patron m’a paru vraiment intéressé par la proposition. Je ne sais pas ce qui lui ai passé par la tête pour changer d’avis. Je ne voulais même être présent le jour où les Allemands ont chargé leurs équipements dans les containers. Je crois que c’est ce jour-là que j’ai décidé de quitter cette entreprise en remettant à jour mon vieux projet qui végétait au fond d’un tiroir de ma mémoire.

Constituer des équipes volantes avec les plus chevronnés de nos travailleurs qui ne craignent ni le vertige ni l’éloignement de leur patelin, avec les moyens colossaux dont nous disposons, aurait été un jeu d’enfant. La société aurait rayonné sur le territoire national. Le plan de charge ne manquait pas. Les tours Djawhara de Belcourt, d’innombrables piles de ponts, des châteaux d’eaux, ont utilisé cette technologie. Il est écrit que tous les vents défavorables, conjugués au dédain du patron, feront d’un rêve à notre portée, une illusion perdue. Ne comprenant plus rien à ce qui se trame dans les coulisses, je n’avais pas d’autre choix que de déposer ma démission. Ne pouvant plus rien faire, je refuse de voir l’entité que j’ai dirigée plus de cinq ans, se dégrader chaque jour davantage.

Ayant eu vent de ma démission, le secrétaire général, monseigneur, m’invita au siège de la wilaya.

– M. Weiss, Monsieur le wali et moi-même, sommes surpris et étonnés par votre démission.

– Moi je suis surpris par votre étonnement.

– Ce n’est pas parce que nous t’avons mené la vie dure, que nous n’apprécions pas ta valeur.

– J’en suis honoré mais c’est un peu tard pour moi.

– Nous voulons te faire une proposition.

– Je suis tout ouïe.

– Ton patron ne cesse pas de nous harceler pour le transfert de ton unité sous l’autorité de la wilaya. Qu’est-ce que tu en penses ?

– Que du bien. C’est une excellente chose. Un effectif de quatre cents travailleurs chevronnés et expérimentés, un patrimoine matériel de trois milliards de centimes, c’est Leylat el Qadr, la nuit du destin. Les portes du ciel s’ouvrent pour vous. Vous n’aurez plus besoin aussi de vous plaindre de mon anti conformisme et de mon incompétence.

– Bien que je te comprends, nous n’acceptons qu’à condition que tu renonces à ta démission et que tu sois nommé directeur général.

– Désolé, sayedi el amine et aam, monsieur le secrétaire général, je ne suis pas transférable. Je ne fais pas partie du patrimoine de l’unité.

– Alors rendez-vous demain matin chez le wali, il tient à te voir.

– Rendez-vous chez le wali ou chez le ministre ou chez Chadli, ma démission est irréversible. »

***

Aomar Khennouf, « Transhumances » et « Rien n’arrive par hasard », Editions Les Presses du Chélif, Chlef, 2023 et 2024 : Disponibles dans les bonnes librairies.

Vivement le 3e volume de cette passionnante trilogie !

Aomar Khennouf 

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