Coup de coeur

Bénédicte Delorme-Montini invitée de Souffle inédit

Entretien avec Bénédicte Delorme-Montini : « Le postmoderne nous concerne tous »

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Bénédicte Delorme-Montini invitée de Souffle inédit

Rencontre 

Aymen Hacen. C’est parce que nous avons lu et vraiment aimé votre livre, Le Moment post-moderne, que nous avons humblement sollicité votre éditeur et cherché à vous contacter pour en parler avec vous.

Votre livre se présente sous la forme d’une « version actualisée et développée d’un article initialement paru sous le même titre dans la revue Le Débat, n° 160, mai-août 2010 », alors pourquoi, quatorze ans après, cet opus ?

Bénédicte Delorme-Montini invitée de Souffle inédit

Bénédicte Delorme-Montini. Parce que quatorze ans après, avec le recul, on voit beaucoup plus clairement que ce qu’il s’est joué dans les années 1970 constitue une vraie rupture culturelle et politique dont les effets n’ont pas cessé de se diversifier et de s’amplifier. Il y avait donc largementde quoi actualiser l’analyse que j’avais proposée en 2010. En outre, les limites d’un article ne m’avaient pas permis de remonter en profondeur jusqu’à l’origine philosophique des concepts du mouvement postmoderne, alors même que ces concepts, de réappropriation en détournement, ont essaimédans tous les domaines de la vie culturelle et sociale. Ils ont servi aux acteurs d’outils théoriques pour justifier toute une série d’attitudes et de modes de pensée inédits qui déterminent l’esprit du temps. Ce livre m’a donné l’opportunité de développer mon analyse en amont et en aval, en identifiant mieux les bases intellectuelles de ce moment historique et en en dégageantune signification globale.

Aymen Hacen. Il est tout de suite évident de penser à Jean-François Lyotard (1924-1998) et à son ouvrage, célèbre, La Condition postmoderne (Minuit, 1979), dont vous dites qu’il « adonné au post-moderne sa première théorisation sociopolitique dans un “Rapport sur la condition du savoir dans les sociétés les plus développées” effectué pour le gouvernement du Québec. Publié en 1979 sous le titre La Condition postmoderne, il lancera la célèbre formule qui éclipsera le livre et deviendra un lieu commun : “la fin des grands récits”. Entendons par cette expression la fin des philosophies de l’his­toire qui avaient accompagné le mouvement moderne tant sur le plan intellectuel que sur le plan politique. Si l’idée a connu un tel retentissement, c’est qu’elle concordait avec le déclin de la pensée marxiste et de l’espérance révolutionnaire consécutifs à “l’effet Soljenitsyne”et à la percée antitotalitaire. »

Sans doute était-ce pertinent, mais qu’en est-il aujourd’hui, notamment avec la désillusion générale par rapport à tout cela, à commencer par le propos de Soljenitsyne lui-même, exprimé dans L’erreur de l’Occident ?

Bénédicte Delorme-Montini. L’ambiance de désillusion actuelle n’est précisément qu’un approfondissement de la désillusion qui a percé au moment où Lyotard décrivait la fin des grands récits. Elle n’a fait que croître et embellir depuis lors en alimentant une dépolitisation encore plus profonde et une dissolution démultipliée des repères collectifs. Cet effet corrosif est lié à un mouvement d’individualisation qui commençait à se faire sentir à la fin des années 1970 et qui a fini par transformer complètement la société sous tous ses aspects, qu’il s’agisse des revendications sociétales ou des métamorphoses de l’art.

Quant à Soljenitsyne, il représente typiquement un homme de l’ancien monde qui ne pouvait que se sentir étranger au nouveau monde qu’il découvrait en Occident. Il n’avait pas la grille de lecture pour comprendre ce qui était en train de se passer.

Aymen Hacen. Vous ne cessez de vous référer à la French Theory tout en la réfutant. Celle-ci, existe-t-elle vraiment ? Deleuze, Guattari ou les deux ensemble, Foucault, Derrida, Baudrillard et bien sûr Lyotard, pouvons-nous sérieusement les mettre dans le même sac, quand bien-même parlerions-nous d’ « arborescence » ?

Bénédicte Delorme-Montini.Je n’ai pas inventé la French Theory ! Disons qu’elle est un spectre qui hante la vie culturelle depuis un bon moment en générant des effets tout à fait réels et importants. Certes, la French Theory n’est pas une « théorie » au sens où un groupe de penseurs auraient cherché délibérément à bâtir un corpus de doctrines unifié et cohérent. C’est le contraire : tous les auteurs-sources du mouvement ont poursuivi une ligne de pensée singulière. Mais il y a beaucoup plus qu’un air de famille entre ces auteurs ; ils sont bel et bien liés par une inspiration commune que j’ai cherché justement à cerner. C’était déjà le cas d’ailleurs avec le structuralisme, à propos duquel la même discussion a eu lieu. Les critiques américains qui ont les premiers parlé de « post-structuralisme » ne s’y sont pas trompés. Cette notion était plus rigoureuse. Le nom deFrench Theory, qui s’est imposé avec les Cultural Studies, n’a fait qu’ajouter une touche d’exotisme à un diagnostic pertinent. Il faut discerner, au-delà des mots, ce que les principaux philosophèmes développés par le mouvement ont en commun. Sinon on ne peut pas comprendre la particularité des mouvements sociétaux contemporains, ni l’évolution de la culture. Car on retrouve ces philosophèmes à l’identique chez les théoriciennes féministes comme chez les auteurs décoloniauxet chez un grand nombred’artistes contemporains.

Aymen Hacen. La religion, oui, quid de la religion dans cette véritable nébuleuse post-moderne, d’autant plus que vous n’employez jamais ce mot, ce qui revient à dire que vous ne vous posez pas du tout la question ?

Bénédicte Delorme-Montini. La prémisse tacite partagée par tous les théoriciens post-modernes était que la religion avait cessé de compter dans la définition de la condition collective. Mais cela n’empêche pas qu’elle a pu continuer à compter dans la condition individuelle en devenant, non plus une identification sociale, mais une identité personnelle à côté d’autres identités possibles. En cela, la religion a été intégrée malgré elle dans le paysage post-moderne.

Aymen Hacen. Si pour l’art et la politique les choses sont claires, qu’en est-il de la guerre ? N’est-elle pas au cœur de tout ?

Bénédicte Delorme-Montini. De quelle guerre parle-t-on ? Celle d’Héraclite ou celle de Clausewitz, pour ne pas dire celle de Poutine ? Ontologiquement parlant, on peut en effet considérer la contradiction, la lutte, l’antagonisme, comme le foyer universel des choses. Pratiquement parlant, il est justifié de se demander si la guerre n’est pas devenue elle aussi post-moderne à sa façon, sous l’aspect, par exemple, du terrorisme en réseau et des guerres de l’information à l’heure de la post-vérité.

Aymen Hacen. Vous ne citez certes pas Maurice Blanchot, mais votre biobibliographie nous rappelle la sienne par sa brièveté et son côté mystérieux. Pourquoi ce choix ?

Bénédicte Delorme-Montini. Ce n’est pas mon choix, c’est celui de mon éditeur. Mais il n’y a aucun mystère ; il est très facile d’identifier mes contributions antérieures. Par ailleurs, j’étais essentiellement éditrice et je suis devenue auteure sur le tard.

Aymen Hacen. Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vousà chaque fois ? Et si vous deviez choisir une couleur, laquelle seriez-vous ? Enfin, si un seul de vos travaux devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

Bénédicte Delorme-Montini. Si je devais tout recommencer, je serais chef d’orchestre.

Le mot : présence.

L’arbre du voyageur.

L’animal : la panthère.

La couleur : rouge cerise.

Le livre : Le Moment-post-moderne parce qu’il nous concerne tous. Le phénomène se diffuse, de loin en loin, dans toutes les sociétés et il tend à conditionner les regards croisés entre les pays du Nord et ceux du Sud, entre les cultures dominées et celles qui ont prétendu ou prétendent à la domination.

Crédits photos: Francesca Mantovani®Gallimard

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Magazine d'art et de culture. Une invitation à vivre l'art. Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.

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