Lawrence Rothman invité de Souffle inédit

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Lawrence Rothman - Photo : MARY ROZZI

À l’occasion de la sortie prochaine de Here Lies Love / Sawdust To Stardust, Lawrence Rothman revient sur son parcours, son rapport aux mots et à la musique, ses sessions à Biarritz et Nashville, mais aussi son envie de chanter en français.

Lawrence Rothman : « Je veux continuer à créer des choses qui me font un peu peur »

Entretien conduit par Rami Jamoussi

Auteur-compositeur, producteur et musicien américain, Lawrence Rothman construit depuis plusieurs années une œuvre très personnelle, entre rock alternatif, americana, folk et pop.
Basé à Los Angeles, il est aussi reconnu comme producteur et collaborateur d’artistes tels qu’Angel Olsen, Amanda Shires, Kim Gordon ou encore Lucinda Williams.

Après The Plow That Broke the Plains (2024), Lawrence Rothman prépare un nouvel album, Here Lies Love / Sawdust to Stardust, attendu le 25 septembre 2026. Le titre A Word’s A Weapon en est le nouveau single. Écrit et enregistré entre Biarritz et Nashville, cet album clôt une trilogie commencée avec Good Morning, America en 2021. À travers ses chansons, Lawrence Rothman aborde des sujets comme l’identité, la mémoire, les blessures personnelles, mais aussi la manière dont les mots peuvent diviser ou rapprocher les êtres humains.

Lawrence Rothman invité de Souffle inédit
Lawrence Rothman – Photo : MARY ROZZI

R.J : Vous avez commencé la musique très jeune. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire votre métier ?

Lawrence Rothman : Je ne sais pas s’il y a vraiment eu un moment où j’ai décidé que la musique deviendrait mon métier. J’ai plutôt compris très jeune que c’était le langage que je comprenais le mieux. J’ai grandi à Saint-Louis et mon père était DJ à la radio, spécialisé dans le rock et la country, donc la musique était constamment présente autour de moi.
J’ai commencé à jouer quand j’étais enfant, puis à écrire des chansons peu de temps après. Cela fait maintenant plus de vingt ans que j’en ai fait mon métier, et je continue à l’aborder avec une vraie éthique de travail, assez ouvrière : on est là, on crée quelque chose et on continue à creuser. Je n’ai jamais vraiment eu de plan B.

R.J : Votre musique mélange plusieurs influences, le rock, l’americana et la folk. Comment votre univers s’est-il construit au fil des années ?

Lawrence Rothman : Je crois que j’ai arrêté de me soucier des genres. Quand j’étais plus jeune, je me demandais probablement davantage à quelle catégorie appartenait telle ou telle musique. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, c’est de savoir si elle sonne juste, si elle est vraie.
J’aime Leonard Cohen et Lucinda Williams autant que la musique expérimentale, le punk, l’électro ou un beau disque de country. Produire d’autres artistes a aussi élargi mon univers.
Après vingt ans, votre vocabulaire musical devient en quelque sorte archéologique : vous creusez à travers toutes ces versions de vous-même et toute la musique qui vous a traversé. J’aime laisser un peu de terre dessus.

R.J : Vous êtes à la fois chanteur, auteur et producteur. Cela vous donne-t-il plus de liberté dans vos créations ?

Lawrence Rothman : Complètement. Je ne sépare plus vraiment ces rôles. Parfois, la production fait partie de l’écriture d’une chanson. Le choix d’un micro peut changer l’émotion d’un texte. Le son d’une guitare peut soudain vous indiquer ce que devrait être la phrase suivante.
Pouvoir passer d’un rôle à l’autre me donne la liberté de suivre une idée avant même de comprendre exactement ce qu’elle est. Le danger, c’est de savoir quand s’arrêter. Je peux toujours trouver quelque chose d’autre à modifier. À un moment donné, il faut laisser la chanson quitter la maison.

R.J : Dans A Word’s A Weapon, vous parlez du poids des mots. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette chanson ?

Lawrence Rothman : Je n’arrêtais pas de penser à la manière dont quelque chose de totalement invisible peut faire autant de dégâts. Une phrase ne prend que quelques secondes à prononcer, mais on peut la porter en soi pendant vingt ans.
Et l’inverse est vrai aussi : quelques mots prononcés par la bonne personne, au bon moment, peuvent sauver une partie de vous-même. Nous vivons à une époque où les mots nous sont constamment lancés, réduits à des légendes, des commentaires et des titres, mais ils ont toujours d’énormes conséquences.
Je voulais écrire sur cette contradiction : les mots comme violence, les mots comme remède.

R.J : Votre nouvel album a été enregistré entre Biarritz et Nashville. Qu’est-ce que ces deux villes ont apporté à votre musique et à votre façon de travailler ?

Lawrence Rothman : Elles m’ont offert deux types d’espace complètement différents. Je suis allé à Biarritz pour une résidence d’écriture que j’ai fondée avec la Sacem, appelée Eletheria, et quelque chose s’est vraiment ouvert en moi là-bas.
Être au bord de l’Atlantique, loin de ma vie habituelle, entendre une autre langue autour de moi… tout cela a changé ma relation à l’écriture. J’ai d’ailleurs écrit des chansons en français pendant cette période, une facette de mon travail que je n’ai pas encore vraiment partagée.
Puis Nashville a ramené les chansons sur terre. À Nashville, tout tourne autour de la chanson. On ne peut se cacher derrière rien. J’ai travaillé au Sound Emporium et tout le processus est devenu beaucoup plus physique : des gens dans une pièce, des instruments, des bandes, des voix.
Biarritz m’a donné l’état de rêve, et Nashville m’a donné l’ossature.

R.J : Vous expliquez que les mots peuvent autant blesser que réparer. Pensez-vous que la musique peut encore contribuer à rapprocher les gens aujourd’hui ?

Lawrence Rothman : Oui. Peut-être plus que jamais. Nous sommes tous poussés dans des espaces de plus en plus petits par les algorithmes, la politique, l’identité, peu importe ce que c’est.
La musique est l’un des rares endroits où quelqu’un qui a une vie complètement différente de la vôtre peut entrer dans une pièce et où, pendant quatre minutes, vous pouvez tous les deux ressentir la même chose. C’est incroyablement puissant.
Une chanson n’a pas besoin de tout résoudre. Parfois, faire en sorte que quelqu’un se sente simplement moins seul suffit.

R.J : Que raconte cet album sur l’homme que vous êtes aujourd’hui ?

Lawrence Rothman : Que j’ai survécu à de nombreuses versions de moi-même.
L’album s’appelle Here Lies Love / Sawdust To Stardust, et pour moi, ces deux titres contiennent vraiment tout le disque. Here Lies Love ressemble presque à une épitaphe : ce qui devait prendre fin, ce que je devais enterrer.
Sawdust To Stardust parle de ce que l’on fait avec ce qui reste. La sciure, c’est ce qui reste après le travail ; la poussière d’étoiles, c’est ce qui reste quand on transforme la survie en quelque chose qui a du sens.
Je ne pense pas que ce disque signifie que je suis arrivé quelque part. Il signifie que je suis capable de regarder en arrière sans avoir envie d’y retourner.

R.J : Au fil de votre carrière, vous avez travaillé avec de nombreux artistes. Y en a-t-il une qui a particulièrement marqué votre parcours ?

Lawrence Rothman : C’est difficile d’en choisir une, parce que la collaboration occupe une place très importante dans ma vie. Produire d’autres artistes m’a probablement autant appris sur le fait d’être artiste que la création de mes propres disques.
Travailler avec des personnes comme Lucinda Williams, Amanda Shires, Tift Merritt, Margo Price et beaucoup d’autres m’a appris différentes choses sur l’honnêteté et l’instinct.
Amanda Shires, en particulier, m’a beaucoup marqué parce qu’il n’y a aucune séparation entre la personne, la voix et la chanson. Rien ne semble décoré ou artificiel. C’est quelque chose que je recherche constamment : enlever tout ce qui se trouve entre l’émotion et celui qui écoute.

R.J : Vous avez écrit des chansons en français pendant votre séjour à Biarritz. Parlez-nous davantage de cette expérience.

Lawrence Rothman : Oui, j’ai écrit des chansons en français pendant mon séjour à Biarritz, et j’aime beaucoup ce qui se passe dans mon esprit lorsque j’écris dans une autre langue. On arrête de s’appuyer sur toutes ses habitudes. Même la façon dont la bouche forme les mots change quand on chante, ce qui modifie la mélodie et le rythme.
Mon français est encore en cours d’apprentissage, alors j’aime l’idée de collaborer avec des auteurs et des artistes français et de laisser cet univers se développer naturellement. J’aimerais vraiment sortir quelque chose en français. J’en ai envie depuis mon premier album, The Book of Law.

R.J : Après la sortie de l’album, quels sont vos principaux projets ?

Lawrence Rothman : Partir en tournée. Je veux que ces chansons aient une vie en dehors du disque. J’ai passé tellement de temps dans des studios, à faire mes propres albums mais aussi à produire ceux des autres, que j’ai hâte de me retrouver à nouveau dans des salles avec de vraies personnes.
Je veux aussi continuer à produire des disques, à écrire avec d’autres artistes et à passer de la musique au cinéma. Pour moi, ce ne sont pas vraiment des carrières différentes. Tout cela consiste à raconter des histoires.
Et j’aimerais passer davantage de temps à travailler en Europe et revenir en France pour écrire à nouveau. Biarritz a changé quelque chose en moi sur le plan créatif, et je ne pense pas avoir fini d’explorer cela.

R.J : Quel est aujourd’hui votre plus grand rêve, qu’il soit musical ou personnel ?

Lawrence Rothman : La liberté, probablement.
Pas la liberté au sens d’échapper aux responsabilités, mais celle de continuer à créer des choses qui me font un peu peur. Faire des disques sans me demander dans quelle catégorie ils entrent, travailler avec des gens que j’aime, faire des films, écrire des chansons à Nashville, en France ou partout où la vie me mènera, et être encore curieux dans vingt ans.
J’ai passé une grande partie de ma vie à penser que la destination était ce qui comptait le plus. Aujourd’hui, le rêve est plus simple : avoir suffisamment de temps, de santé, d’amour et de curiosité pour continuer à créer… et être assez présent pour vraiment voir ma vie pendant que je la vis.

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RAMI JAMOUSSI
Founder & Publishing Director
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Journaliste culturel, fondateur et directeur de publication de Souffle inédit.