Dans Le Nénuphar, Alexandrine Descotes revient sur l’histoire de son père, né avec une grave malformation et devenu chirurgien. Le roman explore ce que l’on transmet lorsque celui qui a vécu les événements préfère ne pas les raconter.
Alexandrine Descotes : écrire l’histoire d’un homme qui voulait l’oublier
Par Charles Garatynski
Alexandrine Descotes, Le Nénuphar, Le Bruit du monde, 20 août 2026, 192 p.
À la moitié du livre, Alexandrine Descotes tape le nom du chirurgien américain qui a opéré son père dans un moteur de recherche, et découvre un homme dont la vie occupe cinquante-neuf lignes du Who’s Who in the World. John K. Lattimer, urologue à Columbia, chirurgien militaire au débarquement de Normandie puis à Nuremberg, expert en balistique consulté sur les assassinats de Lincoln et de Kennedy, médecin de Greta Garbo et de Charles Lindbergh. Elle poursuit et trouve la collection qui contient trois mille objets recensés à sa mort, des fusils de la guerre de Sécession, le col de chemise taché de sang que Lincoln portait au Ford’s Theatre, la douille ayant servi de cachette à l’ampoule de cyanure de Göring. Elle conclut que son père n’a pas été opéré par un simple ponte de la chirurgie urologique, il est passé entre les mains d’un demi-dieu.

J’ai refait la même recherche. Les archives de Columbia, qui conservent ses papiers, précisent qu’il est sans doute le plus connu pour avoir acquis le pénis de Napoléon, sujet ô combien débattu par un certain nombre d’historiographes. En 2016, sa collection de reliques nazies a été dispersée à Munich pour 1,1 million d’euros, malgré la demande d’annulation du Conseil central des juifs d’Allemagne et du maire de la ville.
Je ne reproche pas à Descotes d’avoir manqué ces informations. Je remarque qu’elle a rassemblé, en trois pages, le portrait d’un homme qui collectionnait les restes des corps célèbres pour en tirer le mot « demi-dieu ». L’urologue qui a rendu un corps vivable à un enfant de trois ans était aussi celui qui gardait chez lui un col ensanglanté et une douille de suicidé. Un même regard répare et prélève.
Trois manières de regarder un corps
Le Nénuphar raconte l’histoire de Jean-Luc Descotes, né en 1959 avec une exstrophie vésicale – la vessie à fleur de peau, dit le livre –, opéré à New York en 1962, devenu urologue à son tour, père de triplés conçus par fécondation in vitro en 1988. La narratrice est l’une des trois. Elle cherche par ailleurs si le Distilbène administré à sa grand-mère pendant sa grossesse a causé la malformation.
Trois regards se succèdent donc sur ce corps et le livre tente de les rassembler sans les confronter. Le gynécologue prescrit le Distilbène sans un mot d’explication, après avoir reproché à Colette d’être douillette. Lattimer étale les radiographies sur son bureau, consigne le poids, la taille, le groupe sanguin, et en dernier lieu, opère. La petite-fille, soixante ans plus tard, assemble – c’est son verbe – les anecdotes, les photos et les témoignages comme les pièces d’un puzzle énigmatique.
Ce que Descotes ne demande pas, c’est ce qui distingue son propre geste des deux autres. Elle publie les pantalons mouillés, les cicatrices, les couches, les sondes, les injections. Elle décrit avec une précision d’anatomiste un corps qui n’est pas le sien. Et le personnage dont il est question est aussi celui qui résiste le plus à cette entreprise. Son père lui dit que ce qu’elle écrit le remue, et elle reconnaît avoir espéré en vain que le texte le réconcilierait avec son histoire. Dans la famille qui est la mienne, écrit-elle ailleurs, ce sont les femmes qui racontent, les hommes ne se laissent pas interroger.
L’homme dont le corps fonde le livre est donc celui dont la parole y manque. Descotes compense par sa grand-mère, sa mère, sa tante, les archives, les lettres. Ce qui pose une question qui n’est jamais soulevée : à qui appartient une histoire quand celui qui l’a vécue préfère se taire ?
Les pantalons de rechange
Le livre jouit d’une belle sobriété. De mise, certes, mais d’une grande qualité. Colette choisit avec soin les vêtements de son fils, et une fois vêtu, il ressemble à n’importe quel enfant. Le vêtement fait entrer un corps anormalisé dans le regard ordinaire. Jean-Luc emporte plusieurs pantalons identiques pour pouvoir se changer. À douze ans, en sortie scolaire, le chauffeur du car refuse de s’arrêter ; l’enfant se mouille devant ses camarades, et la honte s’imprègne en lui sous la forme d’un pantalon collé à la peau. Il ne repartira jamais au ski. Vingt-cinq ans plus tard, le ventre et les cuisses d’Anne, marqués par les injections de la FIV, deviennent un champ de bataille. La même matière passe d’un corps à l’autre sur trois générations.
Même sobriété sur le silence. Colette et Gérard taisent la maladie pour qu’on regarde leur fils en enfant et non en malade. Descotes ne les condamne pas, mais demande plutôt si le savoir l’aurait bridé ou mieux soutenu, et laisse la question ouverte. Le prix, elle le fait payer à Sophie, la sœur, dont les souvenirs de New York se réduisent à un cartable bleu, un gratin, des bonbons, un foulard. Après New York, silence. Elle voit les cicatrices et les médicaments, et personne ne lui explique rien.
Même scrupule sur la causalité, qui est peut-être ce que j’ai le plus admiré. Le Réseau D.E.S. France lui répond que le lien avec le Distilbène paraît peu vraisemblable, tout en signalant un autre cas. La seule chose qu’on peut conclure, écrit son correspondant, c’est qu’on ne peut pas conclure. Une rencontre lui apporte un troisième cas, et elle note aussitôt que trois occurrences ne constituent en rien une étude clinique. Nous n’aurons jamais la réponse. La grand-mère réclame une cause, le père la refuse, tandis que la petite-fille enquête pour conclure à l’incertitude.
La preuve par le demi-dieu
L’épilogue défait une partie de ce travail. Descotes y aborde les diagnostics anténataux et les interruptions médicales de grossesse qu’on propose aux parents, rappelle que la liberté de choisir doit rester un droit fondamental, avant d’écrire que jamais n’apparaîtra sur les écrans des échographistes ce qui fait la grandeur d’une vie.
L’intention est juste et l’exemple travaille contre elle. Jean-Luc établit qu’une telle vie valait d’être vécue parce qu’il a survécu, fait médecine, dirigé un service, épousé une femme, élevé trois enfants, transplanté des reins. Les disability studies ont un nom pour ce récit, le supercrip, dont Stella Young disait qu’il oblige le corps handicapé à se conformer à la norme pour devenir acceptable, et qu’il transforme une personne en objet destiné à rassurer ceux qui vont bien. Une existence qui n’aurait rien accompli de tout cela aurait la même dignité. Descotes le pense sans aucun doute. Elle a choisi pour l’établir le seul destin familial qui n’en avait pas besoin.
Tous les personnages subissent la même promotion. Colette devient la femme d’action, Anne celle que la famille surnomme le PDG, Lattimer un demi-dieu, Jean-Luc le survivant devenu chirurgien. Le livre respire chaque fois qu’une de ces figures se fissure et c’est alors une des plus grandes réussites du roman – quand Colette a honte du corps de son fils, quand Jean-Luc fait souffrir Anne, quand la narratrice avoue qu’en vacances à Minorque elle écrit la nuit dans la salle de bains sur son téléphone pendant que son mari lui reproche de n’être jamais là. Elle regarde ses enfants et voit son père à travers eux. Exhumer le passé d’un homme peut retirer une femme au présent des siens.
La prose suit la même ligne de partage. Elle se singularise quand elle s’en tient au document et au détail – les chaussettes à grelots, le sac à main confié à un petit garçon plâtré dans un aéroport, cette phrase sur Colette qui avait eu honte d’avoir honte. Elle s’affaisse quand elle veut produire de la littérature : les rêves brisés contre les murs blancs d’une chambre d’hôpital, l’amour comme une chute dans la crevasse d’un glacier.
Reste ce que j’ai emporté du livre. Et ce n’est pas ce que son épilogue voulait me donner. Un enfant de douze ans demande qu’on arrête un car. On refuse. Il se mouille devant sa classe et ne repartira plus jamais au ski. Rien, dans cette scène, n’est destiné à rassurer le lecteur, et c’est la seule page où j’ai eu le sentiment de rencontrer Jean-Luc Descotes plutôt que le personnage que sa fille a bâti pour lui, malgré toutes les forces réelles de l’ouvrage.
Charles Garatynski
charles.garatynski@outlook.fr




