Fatine Moubsit invitée de Souffle inédit

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@ Fatine Moubsit

À la croisée de l’écriture et du slam, Fatine Moubsit fait des mots un espace de passage entre silence, corps et mémoire.

Fatine Moubsit : la clinique cherche à comprendre, l’écriture poétique accepte de ne pas tout éclairer !

Entretien conduit par Hajar Ouhsine

Il existe des mots qui se rebellent, qui refusent catégoriquement de s’endormir sagement dans le silence de la page blanche. Des mots qui, parfois, brûlent, se révoltent et exigent d’être incarnés, clamés ou jetés au visage du monde. Les mots qui naissent d’une urgence vitale, d’un besoin intérieur, se font alors souffle, chair et cris. Et c’est dans cette zone de passage entre l’écrit et le cri qu’évolue la talentueuse artiste et écrivaine Fatine Moubsit. Fondatrice de Slam Maroc et du collectif Sublimots en France, cette femme phénix navigue avec une aisance rare entre les langues.

Fatine Moubsit
@ Fatine Moubsit

Autrice d’ouvrages poignants, Fatine, écrivaine, psychologue clinicienne, slameuse et directrice artistique, explore les failles humaines. Chez elle, la lourdeur des traumas se heurte à la légèreté féroce de la satire et de l’humour noir. Ses textes ne sont pas de simples rimes, ce sont des cordes de survie.. des actes de résilience.. Pour Souffle inédit, Fatine Moubsit se livre sur ce cheminement singulier.

H.O :Fatine, avant de parler de vos nombreux projets, revenons à l’origine. Comment la poésie a-t-elle frappé à votre porte pour la première fois ? Et surtout, à quel moment le texte écrit a-t-il exigé d’être clamé à voix haute, vous poussant vers le slam ?

Fatine Moubsit : La poésie a frappé ma porte à un très jeune âge, vers mes 8 ans d’abord par sa sonorité, sa beauté même pour décrire ce qui l’est moins, et très rapidement elle est devenue une nécessité, un refuge et s’est imposée dans des moments où les mots manquaient justement, où quelque chose insistait sans pouvoir se dire autrement. L’écriture a d’abord été un espace de dépôt, presque silencieux. C’était une écriture qui s’était beaucoup sur les rimes pour porter le poids des mots. maux.. Puis, à un moment, le texte n’a plus suffi. Il y a eu comme une exigence de corps, de voix. Le passage au slam s’est fait quand dire ne pouvait plus rester contenu dans la page.. Je ressentais un désir brûlant d’élever la voix, de crier et de partager mes écrits dans un autre espace méconnu, différent de mon espace intime, c’était comme une nécessité d’aller de l’intime vers l’extime.. de faire sortir au monde mes écrits … La scène est devenue un prolongement de l’écriture, un lieu où la parole s’incarne et où elle prend le risque de s’exposer à l’autre.. mais aussi d’aller à la rencontre de l’autre. Une rencontre qui n’est jamais sans risque !

H.O :On vous connaît sur scène, mais vous avez également publié des livres (ÉCRIT.. ET CRIS, Journal de ma noirceur, Boukhtat…). Comment vivez-vous le passage de l’oralité, où le corps et la voix portent le texte, au silence de la page imprimée ?

Fatine Moubsit : Ce sont deux espaces très différents, mais pas vraiment opposés. Ils se croisent à l’instant même où le désir de faire vivre autrement l’écrit surgit ! Sur scène, la parole est presque immédiate, incarnée, traversée par le corps et la présence. Elle existe dans un instant partagé. À l’écrit, elle est un murmure, elle se dépose autrement, elle devient plus silencieuse, mais aussi plus durable, plus intime. Le passage de l’un à l’autre demande un déplacement. À l’oral, le texte peut respirer avec la voix. Sur la page, il doit tenir seul. Mais dans les deux cas, il s’agit de la même chose, tenter de donner forme à ce qui insiste, à quelque chose qui ne peut être contenue et qui crie au monde pour sortir, elle se grave d’abord sur une page en laissant sa marque, ensuite se travestit en empruntant les cordes vocales pour laisser sa claque.. d’où le slam..

H.O : Vous avez cette richesse d’écrire et de déclamer en arabe et en français. Dans votre processus créatif, qu’est-ce qui change lorsque vous passez d’une langue à une autre ? Le rythme, l’émotion ou même la personnalité du poème se transforment-ils selon que vous l’écriviez en français ou en arabe ?

Fatine Moubsit :  Pour moi, changer de langue, ce n’est pas seulement changer de mots, c’est changer de rapport au monde. Le français me permet souvent une certaine distance, une élaboration, une mise en forme plus construite. L’arabe, et surtout la darija, vient davantage du corps, de l’immédiateté, de quelque chose de plus brut, moins filtré. Le rythme, l’émotion, la texture du texte changent effectivement. Il est rare que je traduise mes textes d’une langue à une autre. Il m’arrive parfois de faire passer quelques phrases, mais globalement, chaque texte se dit dans la langue dans laquelle il a été écrit et vécu. Certains poèmes ne peuvent exister que dans une langue précise. La langue choisit parfois le poème autant que je le choisis. Et il m’arrive aussi de croiser les deux langues dans un même texte, pour maintenir cette tension entre quelque chose de construit et quelque chose de plus brut. Je ne me sens pas tout à fait la même dans ces passages. Et j’éprouve un plaisir particulier à déclamer en darija, sans doute parce que c’est là que la parole se rapproche le plus du corps.

H.O : Vous êtes la fondatrice de Slam Maroc et de Sublimots en France. Comment est née cette envie, presque militante, de créer des scènes et de rassembler des voix ?

Fatine Moubsit :  Cette envie est née d’un constat simple : la parole existe, mais elle manque parfois d’espaces pour se dire. Créer des scènes, des festivals, des ateliers, c’était ouvrir ces espaces. Permettre à des voix de se risquer, de se rencontrer. Il y a effectivement quelque chose d’engagé dans cette démarche, au sens où il s’agit de faire place à des subjectivités, à des histoires, à des langues. Mais cette envie s’est aussi construite dans un parcours très concret. Ma découverte du slam a été marquée par une forme de ferveur, presque immédiate. Il y a eu quelque chose de très fort dans la rencontre avec cette pratique : une évidence mais aussi un élan. Puis il y a eu des étapes importantes, comme ma participation à plusieurs concours de poésie, en 2014, 2015 puis au premier championnat national de slam poésie au Maroc en 2018, que j’ai remporté, et qui m’a menée à représenter le Maroc au Tchad, lors de la toute première édition de la Coupe d’Afrique de Slam Poésie. Ces expériences ont été fondatrices. Elles ont créé des liens, des circulations, des rencontres qui dépassaient largement la scène. Mais elles m’ont aussi confrontée à la difficulté d’accès à ces espaces : y entrer, s’y sentir légitime, comprendre les codes, trouver sa place. J’ai dû creuser mon chemin avec ardeur, parfois dans des conditions complexes. C’est précisément cela qui est devenu moteur. L’idée que ces espaces ne devraient pas apparaître comme inaccessibles. Qu’une scène de slam ne devrait pas intimider, qu’un championnat ou un festival ne devrait pas sembler hors de portée. J’ai voulu contribuer à rendre ces espaces plus ouverts, plus lisibles, plus accueillants. Puis cette dynamique est devenue collective avec la construction d’une équipe, ce qui était un moteur individuel est devenu un projet partagé. Mettre en place des dispositifs, faciliter l’accès, créer des ponts.

Avec, aussi, une réalité plus ambivalente : faciliter l’accès peut parfois donner l’impression que les choses sont simples, presque évidentes. Alors que derrière, il y a un travail important, souvent invisible. Mais cela fait partie du processus.

Le collectif reste central. Le slam, pour moi, n’est pas seulement une pratique artistique. C’est un espace de lien, de circulation, et de transformation, autant pour celles et ceux qui prennent la parole que pour celles et ceux qui la reçoivent.

H.O : En lisant les textes que vous partagez sur les réseaux sociaux, on est frappé par votre agilité stylistique. Vous abordez parfois des thématiques lourdes avec audace, en naviguant entre satire, humour noir et sensibilité à fleur de peau. Comment se construit cet équilibre ?

Fatine Moubsit :  Je ne cherche pas un équilibre au sens volontaire. Il se construit plutôt dans le mouvement même de l’écriture, dans son propre rythme, presque indépendamment de moi, des fois même à mon insu et je ne le réalise qu’en après coup. Les thématiques que j’aborde sont en effet souvent lourdes, à l’image de mon vécu.. elles sont liées à l’intime, à la fracture, à ce qui fait effraction dans le sujet, à ce qui déborde ou ne trouve pas immédiatement de forme. Transmettre quelque chose de cette lourdeur dans une forme légère vient des fois spontanément… Dans ce contexte, l’humour noir ou la satire ne viennent pas comme un choix esthétique préalable, mais plutôt comme des déplacements qui s’imposent parfois. Ils fonctionnent comme des écarts nécessaires, des zones de respiration dans la densité de ce qui se dit. On pourrait les entendre comme des formes de survie psychique, des manières de ne pas rester totalement exposé à la violence de certains contenus, tout en continuant à les dire. Comme si certaines choses ne pouvaient être approchées qu’à condition de passer par un détour, par une torsion du langage. La satire, l’ironie ou l’humour noir créent à mon sens une distance minimale, suffisante pour que la parole puisse advenir sans se figer. C’est peut-être cela, au fond : une manière de rendre dicible ce qui, autrement, resterait trop frontal, trop brut, et risquerait de se refermer dans le silence.

H.O : En plus de votre parcours artistique, vous êtes psychologue. L’écoute des failles, des traumas et des histoires de l’autre est au cœur de votre quotidien. Ce bagage clinique nourrit-il votre écriture, ou votre poésie reste-t-elle un espace strictement introspectif ?

Fatine Moubsit :  Il y a effectivement un lien, mais il ne s’agit pas d’une transposition directe entre les deux espaces. Plutôt d’un va-et-vient continu entre des expériences et des manières différentes de les élaborer. La clinique ouvre des pistes d’exploration de soi et de l’autre, dans lesquelles l’écriture peut parfois venir puiser. Elle ne reprend pas des contenus tels quels, mais se laisse plutôt traverser par certaines formes de discours, par ce qui échappe ou se dit de manière indirecte. À l’inverse, l’écriture offre aussi un autre regard sur la clinique, une manière de prendre de la distance et de penser autrement. Je dirais qu’il y a un mouvement circulaire : une part de moi, plus artistique, se nourrit de la clinique, puis revient transformée dans l’écriture ; et la part clinicienne est aussi déplacée par ce que permet l’écriture, par une autre manière d’être au langage, plus libre et plus fragmentée. La pratique clinique m’a surtout appris à écouter autrement : les silences, les hésitations, les détours de la parole, mais aussi ce qui ne se dit pas clairement. Cette attention influence naturellement mon écriture.

Mais la poésie reste un espace différent. Elle ne cherche pas à analyser ou à expliquer. Elle essaie plutôt de rester au plus près de l’expérience, même quand elle est floue ou difficile à dire. C’est là que la différence se situe : la clinique cherche à comprendre, l’écriture poétique accepte de ne pas tout éclairer.

H.O : Votre chaîne Youtube s’intitule L’écrivaine des abîmes. Ce terme fait écho aux profondeurs que vous explorez. L’humour noir et la satire dont vous parliez plus tôt sont-ils, d’une certaine manière, une forme de respiration pour ne pas s’y perdre ?

Fatine Moubsit : Ce terme renvoie à une manière de séjourner au plus près des zones de fragilité, de tension, de profondeur. L’humour noir peut effectivement être une forme de respiration. Peut-être qu’il s’agit en effet d’une “corde de survie” au sens inconscient, une manière de ne pas être totalement engloutie par ce que j’explore. Mais c’est aussi une façon de rester en mouvement dans ces espaces-là. C’est comme si je tends vers ces abîmes, j’y plonge, j’y séjourne mais avec une possibilité de retour à tout moment, mais toujours avec un risque nécessaire à prendre de non-retour..

H.O : Cette idée d’« écrivaine des abîmes » évoque aussi le mythe du Phénix. Pensez-vous que l’acte d’écrire, et plus encore de déclamer sur scène, relève d’un processus de transformation, voire de renaissance ?

Fatine Moubsit: Il y a quelque chose de cet ordre-là, oui… écrire, et plus encore déclamer, implique souvent de traverser quelque chose, de laisser mourir certaines formes pour en faire émerger d’autres. Chaque texte est une tentative de transformation mais aussi de déformation… La scène, en particulier, est un lieu où ces mouvements deviennent visibles, presque palpables. Mais ce n’est jamais quelque chose de figé ou de définitif. C’est un processus qui se rejoue. Des fois on rejoue la vie.. des fois la mort.. des fois les deux.. mais pas que ! À des moments de déclamation des choses en nous peuvent se défaire .. d’autres se réinventer.. renaître. On ne sait jamais comment on va sortir d’une scène, après avoir déposé quelque chose de soi.. mais ce qui est sûr c’est que quelque chose bouge et change sans même la nommer des fois..

H.O : Quels sont aujourd’hui les projets ou les dynamiques qui vous portent ? Y a-t-il des perspectives à venir que vous souhaiteriez partager ?

Fatine Moubsit: Aujourd’hui, plusieurs dynamiques se croisent. D’un côté, il y a ma pratique de psychologue et ma recherche autour du slam comme médiation, notamment dans le champ clinique, où j’explore comment l’écriture et la parole peuvent devenir des appuis pour se dire et se reconstruire. D’une autre part, il y a le développement de projets personnels et collectifs, notamment à travers SUBLIMOTS, les ateliers et scènes ouvertes, (toujours avec cette même volonté de faire circuler la parole et de créer du lien). Et parallèlement les projets avec SLAM’AROC continuent et se développent de plus en plus. Ce sont des projets qui restent fidèles à la même ligne : travailler là où les mots manquent, et tenter d’en faire quelque chose de vivant.

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Écrivaine et créatrice littéraire
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Hajar Ouhsine est une écrivaine et créatrice littéraire marocaine, qui explore la poésie et la lecture à voix haute à travers l’écriture et des créations audiovisuelles. Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.