Critique du recueil poétique de Mohamed Naceur Mouelhi, publié aux éditions Abjadiyat à Sousse. Une poésie arabe contemporaine marquée par le tragique et l’existence.
Pas de demeure pour la fenêtre du petit-fils, de Mohamed Naceur Mouelhi
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Pour un sentiment tunisien de l’existence
À Sousse, aux Éditions Abjadiyat, dirigées par le romancier et traducteur Walid Ben Ahmed, le poète Mohamed Naceur Mouelhi publie un nouveau recueil au titre poignant, Pas de demeure pour la fenêtre du petit-fils.
À vrai dire, nous attendons ce bijou depuis quelque temps déjà, tant les divers travaux du poète, traducteur et agitateur culturel, Mohamed Naceur Moulehi, né le 16 septembre 1987, nous semblent incarner un véritable renouveau littéraire et culturel aussi bien en Tunisie que dans le Monde arabe.
Et ce volume de confirmer ce sentiment, fondamentalement et formellement. Certes, il s’agit d’un livre de 135 pages, mais les poèmes dont il est composé témoignent d’une maturité exemplaire. D’ailleurs, le volume ne contient pas de table des matières, ce qui montre que le recueil n’en est pas un et que Pas de demeure pour la fenêtre du petit-fils est un poème au singulier, un poème unique, qui doit se lire dans la continuité, selon un acheminement et un ordre bien définis par le poète-architecte.
Ainsi, le poème liminaire, intitulé « Bey Arabes », dédié à la mémoire du révolutionnaire Ali Ben Ghedhahem (1814-1867), ouvre le chant en plantant le décor, désabusé et tragique, dans lequel évoluent la parole et la vision poétiques de Mohamed Naceur Mouelhi.
Dans les geôles
La nuit renifle la nuit
Et mon visage se noie dans les cris des enfants mâles et femelles
J’essaie de m’en souvenir
Pour le faire sortir
Pour le laver de l’opprobre
Et l’éloigner des miens.
***
Pas de soleil
Ni de fenêtre par laquelle un autre jour entre
Mais une pâle nostalgie ne me quitte pas
Grandit autour de moi
Et un air entre ses mains tremblantes
Comme deux queues
J’essaie de le toucher
Et je me vois rire en lui.
Poème dramatique, voire tragique, vu la fin douloureuse du héros Ali Ben Ghedhahem, l’hymne « Bey Arabes » donne le ton à l’ensemble du livre poétique. Les différents poèmes qui vont suivre, de la section « Le maître de la pièce », avec les poèmes « Le fils des paysans », « Échec du printemps », « Pays sans nom », « Plus loin que les conquérants », « Demeure de l’enfant », etc., à la section intitulée « Amour, rends-moi ma chemise », avec « Fille des marteaux », « Accident hivernal », « Soleil froid », « L’histoire inachevée », « Chuter près de l’amour », etc., nous font vivre ce tragique aussi bien sur le plan journalier que sur le plan existentiel. De ce point de vue, la déshérence semble être notre lot à toutes et à tous. Sans doute est-ce pour cette raison que Mohamed Naceur Mouelhi a opté, en guise d’illustration de la couverture de Pas de demeure pour la fenêtre du petit-fils, pour un tableau du peintre syrien Yasser Mahmoud, dont les couleurs chaudes, sanguines donnent à voir ce tragique sans cesse éprouvé, comme dans le poème « Cercle avalant caverne » :
Me voici maintenant traçant un cercle
De ma main en l’air
Dans lequel j’enfonce ma hauteur,
Mon corps tout entier,
Avec un sac à dos
Et le bruit d’une fracture
Une nuée d’ombres
Tirant de leurs pattes dedans son centre
Comme des chauves-souris dans la grotte.
J’entre dans les entrailles de mon cercle
De mes propres mains.
Eaux sont mes mains
Et des gens qui passent autour de moi,
Qui passent de mon centre
Va et viens
Comme si j’étais le vide…
Lire les poèmes de Mohamed Naceur Mouelhi en arabe, se risquer à les traduire en français, c’est partager ce sentiment tragique et peut-être tunisien de l’existence. C’est vivre d’une manière singulière et plurielle par cette inexorable connaissance qui a nom poésie. À ce titre, malgré tout, la Tunisie a de l’avenir, en l’occurrence grâce à ses poètes et écrivains rebelles, réfractaires, localement universels et universellement locaux. À suivre…





