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Entretien avec Bruno Roy : « Le bon éditeur est un artisan » / Aymen Hacen

Entretien avec Bruno Roy : « Le bon éditeur est un artisan » / Aymen Hacen

  Entretien avec Bruno Roy : « Le bon éditeur est un artisan »   Aymen Hacen       Bruno Roy est décédé le 15 septembre 2021. Aucun média n’a annoncé la triste nouvelle. Seul un courrier électronique adressé par les éditions Fata Morgana nous a appris que « l’inhumation a eu lieu dans la plus stricte intimité

 

Entretien avec Bruno Roy :

« Le bon éditeur est un artisan »

 

Aymen Hacen

 

 

 

Bruno Roy est décédé le 15 septembre 2021. Aucun média n’a annoncé la triste nouvelle. Seul un courrier électronique adressé par les éditions Fata Morgana nous a appris que « l’inhumation a eu lieu dans la plus stricte intimité selon ses dernières volontés ».

 

Cela ressemble à Bruno, à son caractère, à ses coups d’éclat, à sa colère aussi.

 

Cela fait exactement dix-neuf ans que je corresponds avec lui. Depuis le mois de septembre 2002, lorsque, à peine âgé de 20 ans, je lui ai adressé une lettre et des poèmes.

 

Sa réponse a été sans appel : exigeante, amicale et porteuse d’avenir. Nous nous sommes vus une dizaine de fois. À peine installé à Lyon, en septembre 2005, qu’il m’a invité à la Toussaint pour passer « un weekend littéraire ». Dans cette thébaïde de Saint-Clément-de-Rivière, le jour et la nuit n’existent pas : la poésie, la peinture, les manuscrits, les tableaux, les lithographies, etc. s’entremêlent dans un monde où les lettres et les beaux-arts constituent, plutôt reconstituent l’expression magique des belles-lettres.

 

Ce départ, triste, qui m’enlève un grand ami, un allié substantiel, à qui je dois tant, est, pour moi, l’occasion de témoigner à Bruno mon indéfectible amitié, ma reconnaissance et mon amour dans les belles-lettres. De même, je présente à sa compagne de toujours, la très chère Marijo, mes sincères condoléances ; qu’elle retrouve, ici, la marque de ma plus tendre pensée.

 

Aux lecteurs, qui sûrement connaissent les éditions Fata Morgana, mais pas son fondateur, je republie cet entretien avec Bruno, initialement paru dans La Presse de Tunisie du vendredi 26 novembre 2010.

 

Logo Fata Morgana

 

 

Entretien avec Bruno Roy :

« Le bon éditeur est un artisan »

 

 

 

Bruno Roy a fondé les éditions Fata Morgana en 1966. Plusieurs partis pris en définissent la ligne éditoriale, notamment les livres d’art permettant à un artiste de dialoguer avec un écrivain ou un poète. À ce titre, les livres de Fata Morgana font partie des plus beaux produits de la bibliophilie française et européenne de la seconde moitié du XXe siècle, avec des textes courts et percutants auxquels la typographie et le choix du papier attribuent un charme et une valeur littéraire certains. De Maurice Blanchot à Bernard Noël, en passant par Michel Foucault, Emmanuel Levinas, Roger Caillois, Philippe Jaccottet, André du Bouchet, Louis-René des Forêts, Pascal Quignard, Gérard Macé et Richard Millet, Fata Morgana associe des écrivains de haut vol dont les livres sont rehaussés d’œuvres de Bram Van Velde, Zao Wou Ki, Matta, Pierre Alechinsky, Vladimir Velickovic, André Masson.

 

 

Aymen Hacen : Aussi bien le lecteur ordinaire que le bibliophile invétéré se rendent vite compte que, pour vous, l’édition est un art, que l’éditeur est aussi un artiste, tout comme l’écrivain et le poète, le peintre ou le photographe. Pourriez-vous nous donner une idée de votre conception de l’édition ?

 

Bruno Roy : Le meilleur metteur en scène n’est pas Shakespeare, ni le meilleur chef d’orchestre Mozart. C’est un des vices de notre époque d’entretenir cette illusion. La création implique, en plus du talent, une part de miracle. Le bon éditeur est un artisan, au mieux un chef d’orchestre.

 

Aymen Hacen : Quels sont les impératifs qui vous guident dans les choix des textes que vous publiez ainsi que dans le choix des peintres avec lesquels vous collaborez ?

 

Bruno Roy : « Ce qu’un autre peut faire mieux que toi, ne le fais pas » recommande Gide. C’est ce qui gouverne nos choix et pourquoi, par exemple, nous ne publions pas de romans. De manière plus positive, c’est aussi l’envie de garder un équilibre entre essais et poésie, jeunes auteurs à découvrir et écrivains confirmés, français ou étrangers. Et la fidélité : un compagnonnage de trente à quarante ans avec Noël, Alechinsky, Réda, Stétié, Du Bouchet, Jaccottet…

 

Aymen Hacen : Vous avez publié plus de cinq cents titres dans plusieurs collections répondant chacune à un besoin qui semble être alimenté par une nécessité. Pourriez-vous nous expliquer votre goût pour les textes rares, les œuvres méditerranéennes et orientales ?

 

Bruno Roy : Plus de mille, en quarante ans. L’existence d’un petit éditeur n’a de sens que s’il ne fait pas en moins bien le travail des grands, mais ce que les autres ne font pas. Bernard Noël en 1967, André Velter en 1971, Laporte et Levinas en 1972, Parant et Bhattacharya en 1976, Bobin en 1985 étaient encore à découvrir. Segalen et le Grand Jeu à redécouvrir en 1966. Dans le domaine étranger, parce que je suis avant tout un « noble riverain » (comme dit ironiquement Germaine Tillion) de la Méditerranée j’ai privilégié les Grecs (Ritsos, Cavafy, Elytis, Seféris), les Italiens (Penna, Ungaretti, Montale), les Espagnols (Lorca, Cernuda) et bien sûr les Arabes du Maghreb et du Machrek, arabophones ou francophones, de Salah Stétié à Adonis. Mais j’ai aussi publié des textes brefs ou marginaux d’écrivains déjà célèbres à commencer par Michaux, que vous ne citez pas mais qui fut déterminant pour moi. On pourrait nommer aussi Leiris, Foucault, Jabès, Chappaz, Fargue, Jouve…

 

Aymen Hacen : Est-il un livre dont vous êtes fier et auquel vous êtes profondément attaché ? Pourriez-vous nous en relater la naissance ?

 

Bruno Roy : Demande-t-on à un père quel est son enfant préféré ? Le premier né ou le dernier ? Le prochain…

 

Aymen Hacen : Vous publiez aujourd’hui des écrivains quasiment antithétiques, à l’instar de Richard Millet et Pierre Bergounioux, qui n’ont somme toute en commun qu’un rapport exigeant, voire charnel avec la langue. Comment affrontez-vous vos propres goûts et par là même les différences qui existent entre vos auteurs ?

 

Bruno Roy : Poseriez-vous cette question à Antoine Gallimard, éditeur principal de Bergounioux et Millet ? Faut-il publier mille titres par an pour avoir le droit d’accueillir des tempéraments, des visions du monde, des écritures différentes ? Fata Morgana n’est ni un parti ni une chapelle : nous tentons de mettre en œuvre les réflexions de Segalen sur le divers que nous avons publiées en 1978.

 

 

 

Aymen Hace, Bruno Roy et le peintre Jacques Clauzel à Sète 2016

 

Bruno Roy et Aymen Hacen dialogue autour de Julien Gracq à l’Institut Supérieur des Sciences Humaines de Tunis en octobre 2012

 

Bruno Roy chez Aymen Hacen le 20 octobre 2012 à Hammamet

 

 

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