Une géographie à vif – Matthieu Lorin

Lecture de 5 min
@ Matthieu Lorin

Matthieu Lorin, Cartographie d’une rancune. Arpenter la rancune, jusqu’à l’usure de la langue et du corps

Par Grégory Rateau

Une écriture sous tension : Matthieu Lorin à vif

Un texte en marche, âpre et organique, où la langue devient terrain de fouille pour cartographier une rancune qui ronge autant le corps que la ville.

Matthieu Lorin écrit en marche. Le texte avance par séquences, jalonnées de chiffres – (56 pas), (947 pas), (4201 pas) – comme si la pensée ne pouvait surgir qu’à condition d’être rythmée par le corps. Marcher, ici, ce n’est pas se déplacer : c’est fouiller. C’est descendre. Chaque rue devient une strate, chaque trottoir une preuve. « La crainte crée mes géographies » : tout est dit. Le livre est une topographie intérieure, une ville déplacée dans les nerfs.

Une géographie à vif – Matthieu Lorin, Cartographie d’une rancune

La ville, justement, n’a pas de nom – ou plutôt si : « Marne-la-Poisse ». Rien d’aimable. Rien à sauver. Des pavés, des façades, des corps qui glissent. Le décor n’existe que comme surface de friction. « Je n’habite qu’une partie de mon corps. Celle qu’on cache, une banlieue maussade ». L’extérieur et l’intérieur se confondent. Même fatigue, même corrosion.

La langue suit ce mouvement. Elle ne décrit pas : elle attaque. Images compactes, métaphores serrées, syntaxe qui cogne. « Les mots sont des mouches qui se collent aux rétines ». Tout colle, tout s’accroche, tout insiste. Le texte refuse l’élégance. Il préfère l’écharde. Il préfère l’aphte – « tout commence par un aphte, ou presque ». Une poétique de l’irritation.

Et au centre : la rancune. Pas comme thème. Comme moteur. Comme climat. Elle circule dans les phrases, elle infiltre les souvenirs, elle déforme les visages. « Vous voyez, la rancune ne stoppe jamais ses pions à la crevasse du tympan ». Elle est ce qui empêche le repos. Ce qui relance sans cesse la marche.

Le “vous” est essentiel. Présence floue, lecteur happé, interlocuteur instable. Complice, parfois accusé. Le texte parle à quelqu’un – mais ne lui laisse jamais de place stable. Il l’entraîne, le déplace, l’use. « Vous semblez vous réfugier dans ma douleur ». On n’est jamais à distance. On est pris dedans.

Il y a pourtant des trouées. Des fragments de douceur, ou plutôt des ralentissements. Une grand-mère, une voiture, une balançoire. Mais rien ne tient. Tout est repris, broyé, réintégré dans le flux. Même l’enfance est corrosive. « Aujourd’hui, ce garçon est un carton pris par l’humidité ». Pas de nostalgie. Juste de l’érosion.

Le livre cherche une langue. Il le dit presque frontalement : « j’envisage le ciment d’une grammaire nouvelle ». Et il s’y tient. Ça casse, ça reconstruit, ça repart. Parfois au bord de la saturation. À force d’intensité, le texte menace de s’asphyxier dans ses propres images. Tout est chargé, dense, compact. Il n’y a presque pas d’air.

Mais c’est aussi ce qui fait sa force. Cette impossibilité de relâcher. Cette obstination à maintenir la pression. À faire de chaque phrase un point d’impact. « Les regrets obstruent ma bouche, une bombe dans chaque syllabe ». On avance là-dedans comme dans une ville minée.

Reste la question : que cartographie-t-on exactement ? Une ville ? Une mémoire ? Une colère ? Sans doute tout à la fois. Mais rien ne se laisse stabiliser. La carte est mouvante. Les repères glissent. Le livre trace – puis efface – puis retrace.

On peut y voir un long poème de la fatigue contemporaine, une dérive urbaine saturée de ressentiment. Ou une tentative plus radicale : faire de la langue elle-même un territoire à reprendre, à désosser, à réhabiter.

Le texte ne résout rien. Il avance. Il creuse. Il laisse des marques. Et au bout, pas de sortie, juste un arrêt. Comme si marcher avait suffi.

Cartographie d’une rancune, Matthieu Lorin, 2025, éditions de La Crypte.

Grégory Rateau
Lire aussi
Jean-Marie Gleize
Partager cet article
Journaliste Littéraire
Suivre
Grégory Rateau est journaliste littéraire au sein de Souffle inédit. Il réalise des entretiens avec des écrivains et des poètes et propose des critiques consacrées à la littérature contemporaine. Son travail met en lumière les trajectoires d’auteurs et les enjeux esthétiques de l’écriture actuelle.