À travers son documentaire 130 Ans d’Alaouites (130 Years of Alawites), le cinéaste tunisien Mohamed Jamel Nefzi revisite l’histoire d’une institution éducative majeure de Tunis — lieu fondateur de son propre parcours — pour interroger la mémoire, l’éducation et les fractures de la modernité tunisienne.
École Alaouite de Tunis : 130 ans d’histoire et d’éducation en Tunisie
Par Mohamed Jamel Nefzi
Réalisateur et producteur tunisien
Il existe des lieux qui ne se contentent pas de nous instruire — ils nous façonnent.
Des espaces où le temps ne fait pas que passer, mais se dépose, s’accumule, jusqu’à devenir une matière presque tangible — une substance qui, pour l’œil d’un cinéaste, devient cinématographique avant même qu’une seule image ne soit captée.
Pour moi, ce lieu a toujours été l’École Alaouite de Tunis.
J’y ai passé quatre années décisives en tant qu’élève du secondaire, jusqu’à l’obtention de mon baccalauréat en section lettres. Pourtant, ce que je conserve de cette période dépasse largement un diplôme. J’y ai acquis une manière de voir, une sensibilité au monde, et cette conviction profonde que l’apprentissage n’est pas une simple préparation à la vie — mais une forme de vie en soi.
À cette époque, l’institution traversait une période difficile. Ses infrastructures se dégradaient, ses programmes s’affaiblissaient. Et pourtant, paradoxalement, c’était l’endroit le plus vivant que je connaissais — traversé d’échanges, de contradictions, d’amitiés, et de la naissance silencieuse d’une vocation encore inachevée.
C’est là, entre ces murs, que j’ai compris que je voulais faire des films.
Et lorsque le moment de commencer est venu, je ne pouvais imaginer aucun autre point de départ.
Une dette que seul le cinéma pouvait honorer
Revenir à l’École Alaouite avec une caméra n’était pas un geste sentimental. C’était, pour moi, à la fois une nécessité morale et une exigence artistique.
Cette institution a façonné des générations de Tunisiens — poètes, ingénieurs, diplomates, penseurs, enseignants. Documenter son histoire, c’était reconnaître une dette que les mots seuls ne pouvaient solder. Le cinéma, avec sa capacité à contenir le temps, à raviver la mémoire et à faire dialoguer passé et présent, était le seul langage à la hauteur de ce geste.
C’est ainsi qu’est né mon documentaire 130 Ans d’Alaouites — non comme un projet académique, mais comme un acte de gratitude, et une tentative de rendre justice à une institution trop souvent recouverte par l’oubli.
Une institution en transformation : de Ben Mlouka à l’Institut Alaoui
L’histoire de cette institution commence en 1843 avec l’école coranique du cheikh Mohamed Ben Mlouka, à une époque où l’accès au savoir relevait déjà d’une forme de révolution silencieuse.
En 1884, sous le règne d’Ali Pacha Bey, elle connaît une transformation décisive et devient l’École Alaoui, incarnant une volonté politique nouvelle : inscrire l’éducation dans un projet de modernité.
En 1909, une restructuration majeure conduit à la naissance du Collège Alaoui, marquant une nouvelle étape dans son évolution institutionnelle.
Après l’indépendance, l’établissement poursuivra sa mutation sous l’identité d’Institut Alaoui, confirmant sa capacité à traverser les époques sans perdre son rôle symbolique.
À travers colonisation, réformes, crises et transformations sociales, cette institution n’a jamais cessé d’évoluer. Ses noms ont changé, ses formes aussi — mais une mémoire fondamentale a persisté.
Louis Machuel : l’architecte oublié de l’enseignement moderne
L’histoire de l’École Alaouite ne peut être dissociée de la mise en place de l’enseignement public moderne en Tunisie après 1881.
C’est dans ce contexte qu’émerge Louis Machuel, premier directeur de l’Instruction publique, figure essentielle — bien que souvent sous-estimée — de la réforme éducative tunisienne.
Machuel ne fut pas un simple administrateur. Il menà des enquêtes approfondies sur l’état de l’enseignement, observa les structures existantes, notamment le Collège Sadiki et la Zitouna, et tenta d’imaginer une architecture éducative adaptée aux bouleversements de son époque.
De cette réflexion naquit une ambition centrale : construire un enseignement fondé sur l’ouverture, l’égalité et l’accès élargi au savoir. Dans cette vision, l’École Alaoui occupa une place stratégique.
Machuel défendit une école publique affranchée des distinctions religieuses et sociales, capable de former des individus aptes à évoluer dans un monde en transformation. Cette orientation trouva une traduction concrète dans le règlement scolaire du 20 décembre 1886, qui affirmait l’ouverture des établissements publics à tous les élèves, sans distinction d’origine ou de religion.

Une question qui traverse deux siècles : comment moderniser sans se perdre ?
Depuis plusieurs siècles, une interrogation majeure traverse la pensée réformatrice arabe : comment progresser sans perdre ce qui nous constitue ?
Entre fascination pour les modèles occidentaux et peur de la dissolution identitaire, les sociétés arabes ont souvent vécu la modernité comme une tension plutôt que comme une réconciliation.
Mais si la culture n’était pas l’obstacle à la modernité — et si elle en était la condition même ?
Le développement véritable n’est ni imitation, ni simple importation. Il réside dans une capacité plus profonde : réconcilier héritage et invention, mémoire et présent, identité et ouverture.
L’histoire de l’École Alaouite s’inscrit précisément dans cette tension.
Filmer l’éducation à l’heure de la crise
130 Ans d’Alaouites est né dans un moment d’urgence.
Aujourd’hui, le système éducatif tunisien traverse une crise profonde — visible dans ses institutions, dans ses espaces, et dans le rapport de plus en plus fragile qu’entretiennent les nouvelles générations avec le savoir.
Ce film n’est donc pas un exercice nostalgique. C’est une confrontation.

En revenant à cette institution — à ses origines, à ses mutations, à ses ambitions — une question s’impose : Qu’avons-nous oublié de l’éducation que nos prédécesseurs semblaient encore comprendre ?
Ce film ne parle ni uniquement d’un bâtiment, ni d’un anniversaire, ni d’un passé figé. Il interroge la relation fragile entre savoir et dignité, entre mémoire et avenir.

Le film aujourd’hui
Tourné au sein même de l’institution et nourri par ses archives, 130 Ans d’Alaouites a été présenté en avant-première aux Journées Cinématographiques de Carthage 2019.
Depuis, il poursuit son chemin dans différents espaces de réflexion et de diffusion, portant une question profondément tunisienne dans son enracinement — mais universelle dans sa portée.
Car au fond, au-delà d’une école, d’un pays ou d’une époque, la question demeure la même :
La lumière allumée ici il y a plus d’un siècle peut-elle encore être transmise ?
Sommes-nous encore capables de la maintenir vivante ?
Mohamed Jamel Nefzi
Réalisateur de 130 Ans d’Alaouites
Akkad Productions



