Happycratie : le droit à l’ombre comme liberté artistique

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Jeu d'ombres profil et masque - Photo : Engin Akyurt / Pexels

À une époque où le bonheur est érigé en devoir et la beauté lisse en norme absolue, la liberté véritable de l’expression littéraire et artistique ne serait-elle pas de revendiquer notre droit à l’ombre ? Plongée dans les méandres d’une esthétique de l’ombre, là où nos failles se transforment en œuvres.

Quand l’art s’oppose à la dictature de l’Happycratie 

Par Hajar Ouhsine

Nos émotions ne sont-elles pas devenues une marchandise ? Avec la montée de la psychologie du bonheur au XXe siècle, un modèle universel de positivité a commencé à s’imposer, transformant le bien-être en obsession collective. Payer des séances de coaching pour être plus heureux, scroller sur Instagram en comparant sa vie à celles qui semblent parfaites des autres. Les injonctions sont partout. Les moments de tristesse ou d’échec font désormais sentir coupable. L’immobilité elle-même devient suspecte, comme si ce vide menaçait de dévorer notre vie tout entière, par peur de ne jamais atteindre ce bonheur standardisé et ce modèle universel de positivité. On n’a plus le droit d’échouer : chaque petit échec se transforme en faute émotionnelle.

En 2018, la sociologue et l’universitaire Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas ont publié un essai aussi lucide qu’inconfortable, intitulé Happycratie, dans lequel ils proposent de présenter les conséquences de ce nouveau courant qu’est la psychologie positive. Leur thèse : née aux États-Unis à la fin des années 1990 sous l’impulsion de Martin Seligman, la psychologie positive n’est pas une science neutre du bien-être. Elle est devenue une idéologie, un outil au service du néolibéralisme, qui fait peser sur l’individu la responsabilité exclusive de son bonheur, effaçant du même geste toute question sociale ou politique. Être malheureux devient ainsi une faute ; souffrir, un échec personnel.

Quand l'art s'oppose à la dictature de l’happycratie
Main et masque sur fond blanc – Photo : Rachel Brooks / Pexels

Et c’est précisément contre cette injonction que l’art peut, et doit résister. Car si la psychologie positive exige que nous « fassions obstruction aux sentiments négatifs » selon les mots mêmes d’Illouz et Cabanas, la littérature et les arts ont toujours su que les failles sont des passages. Rainer Maria Rilke l’écrivait déjà : la beauté n’est rien d’autre que le commencement de la terreur. Une beauté qui n’intègrerait pas l’effroi, la perte, l’inquiétude, ne serait qu’une surface polie, incapable de toucher ce qui, en nous, a vraiment vécu.

Dostoïevski ne nous conduit-il pas au cœur de la lumière à travers des personnages fracassés, habités par leurs contradictions les plus sombres ? Virginia Woolf tisse ses romans dans le silence des chambres intérieures, là où la douleur et la perception s’entremêlent sans se résoudre. Ces œuvres ne nient pas la souffrance : elles lui offrent un souffle et une forme.

Le geste artistique de transformer la blessure en matière est peut-être le plus subversif qui soit dans la culture du positif que décrit Happycratie. Il refuse l’amnésie douce. Il postule que nos zones d’ombre ne sont pas des erreurs à corriger mais des territoires à cartographier, à explorer… C’est ce que Susan Sontag appelait une attention morale : être avec la complexité plutôt que de la résoudre. Consentir au malaise comme condition de l’empathie véritable.

Revendiquer ce droit à l’ombre, c’est faire le choix de la vérité contre le confort… C’est reconnaître que ce qui tremble, ce qui résiste, ce qui déborde ne sont pas des imperfections à dissimuler, mais l’essentiel même de ce qui nous constitue. Une existence sans ombre n’est pas une existence apaisée mais une existence amputée. Car c’est précisément dans les zones grises, dans les tensions non résolues, dans les douleurs assumées, que quelque chose de réel se dit. Renoncer à l’ombre, c’est renoncer à la complexité du monde. Et un art qui renonce à la complexité ne console pas, il ment.

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