Dans « La Voix de la braise« , Abdelhamid Larguèche explore les silences de l’histoire des Noirs en Tunisie.
La voix de la braise, le premier roman du Professeur émérite Abdelhamid Larguèche
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Il serait trop simple de lire La Voix de la braise, paru en février 2026 aux Éditions Sikelli, comme une fresque mémorielle de plus. Ce serait manquer ce qui, dans ce premier roman d’Abdelhamid Larguèche, relève d’un geste autrement plus radical : une reprise de parole là où l’histoire s’est tue — ou pire, là où elle a parlé à la place des siens.

Car ce livre ne naît pas seulement d’une archive, mais d’un dialogue. Et ce dialogue, l’entretien que l’auteur nous a accordé dans Souffle inédit en novembre dernier, en constitue la chambre d’écho la plus éclairante. On y découvre un homme de savoir et d’action lucide, presque inquiet, refusant toute posture d’autorité. Il ne se présente pas comme celui qui « sait », mais comme celui qui « écoute » — les silences, les oublis, les strates enfouies d’une mémoire que l’histoire officielle a laissée en jachère.
Écrire contre l’oubli : une éthique de la restitution
Dans cet entretien, une idée revient avec insistance : l’histoire des Noirs en Tunisie n’a pas disparu — elle a été désactivée, marginalisée, rendue inaudible. Le roman apparaît alors comme un acte de réactivation.
Cette position éclaire d’un jour nouveau la trajectoire de Samba/Moussa. Il ne s’agit pas seulement de raconter un destin individuel, mais de faire émerger une mémoire empêchée. Lorsque le personnage perd son nom, ce n’est pas une simple péripétie narrative : c’est une métaphore de ce que Larguèche nomme « la confiscation douce des identités ». Une violence sans fracas, mais d’autant plus durable.
Le roman devient ainsi une contre-archive : non pas un correctif à l’histoire, mais une autre manière de l’habiter. Là où l’historien établit, l’écrivain restitue. Là où l’archive fige, la fiction réanime.
Le refus du spectaculaire : écrire au plus près du vrai
À travers l’entretien publié dans Souffle inédit, nous avons compris avec acuité le choix stylistique fondamental de l’enseignant-chercheur devenu écrivain : en effet, Abdelhamid Larguèche ne dramatise pas, il dépouille. Et ce dépouillement est une stratégie car il permet d’éviter deux écueils majeurs : l’exotisation et la victimisation.
Ainsi, Samba, le héros de La voix de la braise, n’est jamais réduit à une figure de souffrance. Il est traversé, travaillé, transformé — mais toujours tenu dans une dignité silencieuse.
Ce parti pris trouve son expression la plus juste dans les scènes du désert ou du sanctuaire noir. Rien n’y est sursignifié. Tout passe par le rythme, la sensation, une forme de lenteur presque hypnotique.
À ce titre, Abdelhamid Larguèche parle d’« une écriture qui laisse respirer les absents ». — Formule remarquable, qui pourrait servir de clé de lecture à l’ensemble du roman.
Entre histoire et littérature : une tension féconde
L’un des points les plus stimulants de l’entretien réside dans la manière dont Larguèche pense son double statut d’historien et d’écrivain. Il ne cherche pas à les réconcilier, mais à maintenir leur tension. Il reconnaît les limites de l’histoire savante face à certaines expériences — notamment celles qui ne laissent pas de traces écrites. Comment écrire l’intime de l’esclavage ? Comment restituer ce qui ne s’archive pas : la honte, le silence, la transmission fragmentaire ? C’est ici que la littérature prend le relais. Non pas comme ornement, mais comme nécessité. Et c’est précisément ce que réussit La Voix de la braise : faire sentir ce que l’histoire ne peut que constater.
La question raciale : un impensé tunisien mis à nu
Ainsi, Abdelhamid Larguèche, aussi bien le chercheur que le romancier, aborde sans détour la question des hiérarchies raciales en Tunisie. Non pas pour accuser, mais pour nommer. Le roman en offre une illustration subtile et implacable. À travers Othman, « fils de l’ombre », on voit se mettre en place une mécanique de différenciation qui ne dit pas son nom. Les mots sont anodins, les gestes imperceptibles — mais l’effet est cumulatif.
Puis vient la rupture coloniale. Et avec elle, l’introduction d’un langage nouveau : celui de la classification, de la race comme catégorie administrative. Oui, Abdelhamid Larguèche insiste sur ce moment comme sur un basculement : « La colonisation n’a pas inventé les hiérarchies, mais elle les a durcies, codifiées, légitimées ».
Le roman donne chair à cette analyse, sans jamais la transformer en thèse. C’est là toute sa force.
Transmission et fracture : une généalogie inquiète
Ce qui traverse le livre, de bout en bout, c’est la question de la transmission. Que transmet-on quand tout a été brisé ? Comment transmettre ce que l’on ne comprend pas soi-même ? Or, le Professeur Larguèche ne cesse d’évoquer cette « mémoire en pointillés », faite de fragments, de gestes, de récits incomplets. Le roman en épouse la forme : chaque génération hérite moins d’un savoir que d’une énigme. À ce titre, Samba transmet une blessure. Moussa transmet un silence. Othman hérite d’une tension. Et pourtant, quelque chose circule. Une braise, précisément. Une énergie minimale, mais persistante, qui empêche l’extinction totale.
Une œuvre nécessaire, une parole à poursuivre
Ce que révèle, en définitive, la lecture croisée du roman et de notre approche des travaux de recherches d’Abdelhamid Larguèche, c’est la cohérence profonde du projet de pensée et de vie de l’auteur. De fait, La Voix de la braise n’est pas un accident littéraire : c’est l’aboutissement d’une réflexion longue, patiente, exigeante. Cette réflexion, loin de se clore, appelle prolongement.




