« Pourquoi Adonis ? » : Aymen Hacen interpelle Emmanuel Macron

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@ Adonis

Deux poèmes d’Adonis disparaissent des manuels scolaires syriens. Dans cette lettre à Emmanuel Macron, Aymen Hacen interroge ce choix et ce qu’il dit de la Syrie nouvelle.

Lettre à Monsieur Emmanuel Macron, Président de la République française

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Monsieur le Président,

Je vous écris parce qu’Adonis est retiré des écoles syriennes. Deux poèmes ont disparu des nouveaux manuels de l’enseignement secondaire : « Qālat lī al-ard » — « La terre m’a dit » — en neuvième année, et « Al-Musharradūn » — « Les déracinés », en terminale.

Cette révision des programmes accompagne la refonte plus générale de l’école syrienne après la chute du régime de Bachar al-Assad. La suppression de l’éducation nationale et la révision des manuels sont, elles aussi, officiellement actées.

Je suis enseignant-chercheur et poète-traducteur. J’ai traduit plusieurs livres d’Adonis, et c’est à la fois mon affaire et, me semble-t-il, la vôtre. Vous étiez à Damas les 6 et 7 juillet derniers. Vous y avez rencontré Ahmed al-Charaa. L’Élysée présente votre déplacement comme le premier d’un chef d’État de l’Union européenne en Syrie depuis la chute des Assad. Vous y avez parlé de reconstruction, de stabilité, mais aussi de cette « révolution de la dignité » et du « grand rêve d’une Syrie libre ». Vous avez dit que la France avait été aux côtés du peuple syrien lorsqu’il avait voulu son unité et sa liberté.

Permettez-moi donc de vous poser une question très simple : que devient une Syrie libre qui commence par retirer Adonis de ses écoles ? — Adonis n’est pas seulement un grand poète syrien. À quatre-vingt-seize ans, il est l’un des grands inventeurs de la modernité poétique arabe. Son œuvre est une œuvre littéraire, mais aussi une œuvre de pensée, de critique et de recherche sur la langue, la tradition, la religion, la mémoire et les formes du pouvoir. Elle appartient depuis longtemps au patrimoine intellectuel de la France autant qu’à celui du Monde arabe.

La France l’a fait Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres. Il a reçu ici le prix Max-Jacob et le prix Méditerranée étranger, et ailleurs le prix Goethe, le prix Prince-Pierre-de-Monaco, le PEN/Nabokov Award et tant d’autres distinctions. Il est traduit, enseigné, étudié dans les universités et les maisons d’édition du monde entier.

La France l’a honoré. La littérature mondiale l’a consacré et voilà que la Syrie nouvelle le retire de l’école ? C’est assez difficile à comprendre. Il faut donc regarder ce que l’on retire. Le poème s’appelle « La terre dit ». Je vous en donne ici quelques vers dans ma traduction :

La terre dit : dans mes racines, je suis une patrie
de nostalgie, et toute ma sève est question.
J’ai en moi une faim de beauté, et de ma poitrine
sont nés l’amour et la beauté.

Puis la terre demande :

Pourquoi donc aujourd’hui m’éveillé-je sans voir
mes champs verdoyants, ni mes collines en fleurs ?
Plus de gardiens qui veillent avec l’étoile,
plus de lumière qui paît dans les carrières.

Je suis un trésor enfoui. Où sont mes enfants ?
Car je ne suis que voix, je ne suis que gorges.

Voilà le crime, s’il en faut un : la terre pose une question : où sont mes enfants ? Elle ne demande pas quel parti gouverne. Elle ne réclame pas un drapeau. Elle ne propose aucun catéchisme politique. Elle demande où sont ses enfants. Puis elle soupçonne :

Peut-être qu’un coup aveugle les a épuisés,
et qu’ils se sont soumis à lui, qu’ils se sont amollis.
Peut-être leur a-t-on revêtu des habits
sur lesquels sont passées les mains des idoles — et les idoles.

Et, dans cette magnifique hésitation :

Peut-être… peut-être, comme si les lettres noires,
dans leur fracas, avaient rendu sourdes les oreilles,
comme si je n’avais pas surgi sur la terre comme une naissance,
comme si rien ne naissait du sein de l’homme.

Enfin, la terre s’adresse à la jeunesse :

Lève-toi avec le soleil, ô ma jeunesse, et mets en mouvement
un monde à la vision distraite, figée.
C’est toi qui lui as jadis enseigné la vie,
et tu demeureras pour lui guide et pionnier.

Alors, Monsieur le Président, pourquoi supprimer ce poème ? Pourquoi retirer de l’école un texte qui demande à la jeunesse de se lever, de mettre le monde en mouvement, de lui enseigner la vie et d’en devenir le guide ? Parce qu’il est moderne ? Parce qu’il est d’Adonis ? Parce qu’il parle de la terre, de la mémoire, des idoles, de la soumission et de la naissance de l’homme ? Ou simplement parce qu’un jeune lecteur qui apprend à poser des questions risque de devenir plus difficile à gouverner ?

Je ne connais pas la réponse. Mais j’ai appris, comme vous peut-être, que les pouvoirs ont rarement peur des textes qu’ils jugent insignifiants. Et c’est ici que quelques morts viennent nous tenir compagnie. Voltaire, Hugo, Valéry. Et Yves Bonnefoy, surtout, l’ami d’Adonis. Ils ne sont plus là pour intervenir. Tant mieux peut-être : les morts ont parfois cette liberté supplémentaire de ne plus avoir à ménager les vivants. Voltaire aurait reconnu le vieux problème : que fait-on d’une pensée lorsqu’elle ne consent pas à penser comme nous ? Hugo aurait compris immédiatement qu’un poète n’est jamais décoratif lorsqu’un peuple traverse l’Histoire. Valéry aurait peut-être demandé ce que vaut une civilisation qui ne sait plus ce qu’elle doit transmettre. Et Bonnefoy, qui fut l’ami, le lecteur et l’interlocuteur d’Adonis, aurait reconnu dans « La terre dit » ce que la poésie a de plus précieux : une parole qui ne commande pas, mais qui ouvre.

Et puis il y a Neruda. Vous le lisez, Monsieur le Président. Il y a quelques mois encore, son livre était posé sur votre bureau, bien en vue des caméras. Vous aviez choisi Résider sur la terre. Le geste était peut-être discret, mais le poète, lui, ne l’était pas. Neruda fut l’ami de Salvador Allende. Il mourut le 23 septembre 1973, douze jours après le coup d’État qui renversa son ami et plongea le Chili dans la dictature. Sa mort, survenue dans ces jours de violence et de désastre, demeure elle-même entourée de questions.

Pourquoi cette image me revient-elle aujourd’hui ? Parce que Neruda et Adonis appartiennent à deux histoires différentes, mais que la poésie les rapproche au moment même où l’Histoire voudrait les séparer. L’un est mort au lendemain d’un coup d’État ; l’autre est vivant au lendemain de la chute d’un régime. L’un demeure associé à la mémoire d’un Chili qui perdait sa liberté ; l’autre voit aujourd’hui ses poèmes disparaître des écoles d’une Syrie qui prétend entrer dans une ère nouvelle.

Vous avez placé Neruda sur votre bureau. La Syrie retire Adonis de ses manuels. Il y a là, Monsieur le Président, une contradiction que la poésie, mieux que la diplomatie, sait rendre visible.

Ces hommes sont morts. Adonis est vivant. Il a quatre-vingt-seize ans. Et il est toujours là, dans sa langue, dans ses livres, dans les traductions, dans les universités, dans les bibliothèques, dans cette France qui l’a accueilli et distingué. Il est même là dans ma propre langue, puisque je suis son traducteur. Voilà pourquoi je vous écris, Monsieur le Président de la République. Traduire, c’est faire passer une voix. Et lorsqu’un pays commence par empêcher une voix de parvenir à ses enfants, ce n’est pas seulement un poème qui disparaît. C’est une possibilité de penser. La France n’a pas besoin de sauver Adonis. Adonis n’a pas besoin d’être sauvé. Il a traversé les régimes, l’exil, les idéologies, les frontières et les modes. Les pouvoirs passent. Les poèmes restent. Mais la France peut rappeler une chose à la Syrie nouvelle : la reconstruction d’un pays ne consiste pas seulement à rebâtir ses routes, ses banques et ses écoles. Elle consiste aussi à savoir quels livres on y remettra. Vous êtes allé à Damas pour accompagner cette reconstruction. Vous avez parlé de liberté. Vous avez parlé de dignité. Alors dites aussi, si vous le pouvez, que la liberté commence à l’endroit où un enfant peut lire ce que le pouvoir n’a pas écrit pour lui. Et si l’on vous répond qu’il ne s’agit que de deux poèmes, demandez simplement : Pourquoi ceux-là ? Puis : Pourquoi Adonis ? Et enfin : Pourquoi maintenant ? Ce sont de petites questions. Voltaire nous a appris qu’elles peuvent devenir dangereuses. Hugo, qu’elles peuvent devenir historiques. Valéry, qu’elles peuvent devenir une affaire de civilisation. Bonnefoy, avec Adonis, qu’elles peuvent simplement devenir poésie et présence.

Monsieur le Président, je ne vous demande donc pas de sauver un poète. Je vous demande de défendre ce que la France prétend défendre lorsqu’elle parle de liberté : le droit d’une jeunesse à recevoir plus de voix qu’une seule, plus de mémoire qu’une seule, plus d’avenir qu’un seul discours. La Syrie a le droit de changer. Elle a le droit de réécrire ses manuels. Elle a même le devoir de débarrasser ses écoles de la propagande d’un régime disparu. Mais elle n’a pas besoin, pour tourner la page d’Assad, de tourner le dos à Adonis. Ce serait une étrange manière d’entrer dans la liberté. Et une manière plus étrange encore de commencer une nouvelle Syrie. Un pays qui veut entrer dans l’avenir ne commence pas par expulser ses poètes de l’école. Vous étiez à Damas en juillet. Vous y avez parlé de reconstruction. Je vous demande seulement de ne pas oublier que, parfois, la première chose qu’un pays doit reconstruire est la liberté de ses enfants à lire.

Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.

Aymen Hacen
Enseignant-chercheur en langue, littérature et civilisation françaises ; poète-traducteur d’expression française, et traducteur d’Adonis.

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Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire