Hommage à feu Jamel M’sallem

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Jamel M’sallem - Photo : Wafa M'sallem

Jamel M’sallem laisse le souvenir d’un homme profondément humain, engagé pour les libertés, le dialogue et la dignité en Tunisie.

Hommage à Jamel M’sallem, figure tunisienne des droits humains

Par Aymen Hacen

Il existe des êtres dont la mort dépasse immédiatement la simple douleur privée. Des êtres qui, en disparaissant, emportent avec eux une certaine manière d’habiter le monde : une manière de parler aux autres sans haine, de lutter sans bassesse, de défendre sans humilier. Jamel M’sallem était de ceux-là.

Mardi 26 mai 2026, en ce jour de ‘Arafa où tant de consciences musulmanes se tournent vers l’idée de pardon, d’élévation et de miséricorde, mon Camarade et Ami Jamel M’sallem s’en est allé. Ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (1916-2022), scout tunisien actif, membre décisif du Croissant-Rouge tunisien, le syndicaliste indéfectible, militant de gauche, avocat obstiné des libertés publiques et de la société civile, enseignant, époux, père, ami et camarade dévoué, l’enfant de Hammam-Sousse, né le 25 décembre 1956 à Kairouan, appartenait à cette race désormais rare d’hommes qui savaient encore conjuguer la conviction et la douceur.
Moi, je l’appelais : « Jmaïel chéri ».
Et ce surnom, que personne ne considérait légèrement, contenait au fond une immense vérité affective. Car Jmaïel avait cette qualité devenue presque subversive dans notre époque : il était profondément humain. Humain jusque dans ses colères invisibles. Humain jusque dans ses désaccords conciliants. Humain jusque dans ses silences éloquents.

 

Je pense aujourd’hui à cette phrase d’Albert Camus : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. » (L’homme révolté)

Jmaïel aura tout donné au présent tunisien. Il aura donné son temps, son énergie, sa fatigue, ses nerfs parfois, sa patience surtout. Il aura passé des années à défendre cette idée pourtant élémentaire et révolutionnaire à la fois : aucun pouvoir, aucune idéologie, aucune religion, aucune raison d’État ne peut disposer librement de la dignité humaine. La dignité, n’est-elle pas le maître-mot de la Révolution du jasmin ?
Dans un pays où tant de gens se découvrent démocrates seulement lorsqu’ils sont dans l’opposition, il demeurait fidèle à une éthique plus ancienne et plus exigeante : celle des Droits humains comme principe universel.

Je revois encore son sourire fatigué, ses discussions interminables, son ironie douce, sa manière de désamorcer les violences verbales par une phrase calme. Il savait que la Tunisie était malade de ses fractures, de ses humiliations accumulées, de ses fanatismes concurrents, de son ressentiment social et politique. Mais il refusait d’ajouter de la haine à la haine.

Jmaïel croyait encore à la société civile. Il croyait encore aux médiations patientes. Il croyait encore à la parole. Et cela, aujourd’hui, relève presque du courage héroïque. Les grandes figures des droits humains ont souvent porté cette même mélancolie lucide. Nelson Mandela écrivait : « Être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres. » (Un long chemin vers la liberté)
Jmaïel chéri vivait exactement ainsi.

Il savait que les libertés ne meurent pas toujours sous les bottes des dictatures classiques. Elles meurent aussi sous les cris des foules, sous les lâchetés collectives, sous les manipulations identitaires, sous les justifications idéologiques du mépris et de l’exclusion. Et pourtant il continuait. Sans théâtralité. Sans narcissisme militant. Sans commerce moral.

Il y avait chez lui quelque chose de profondément tunisien au sens noble du terme : une pudeur, une élégance relationnelle, une culture du dialogue héritée d’un pays qui fut longtemps un carrefour de langues, de sensibilités et de civilisations.

Et voici que le destin, parfois plus symbolique que les discours des hommes, choisit de l’emporter au jour de ‘Arafa. Je ne peux considérer cela comme un simple hasard. Car les combats de Jmaïel relevaient eux aussi d’une forme de sacré. Non pas le sacré bruyant des fanatiques, des vendeurs de pureté ou des entrepreneurs religieux, mais celui — infiniment plus difficile — de la compassion humaine, de la justice terrestre, du refus de l’humiliation.

Qu’est-ce donc que défendre les prisonniers, les opprimés, les humiliés, sinon tenter de sauver quelque chose de l’homme en l’homme ? En ce sens, les droits humains ne sont pas seulement une affaire juridique ou institutionnelle. Ils sont une spiritualité laïque de la dignité.

Je pense aussi aujourd’hui au poète résistant René Char : « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. » (Fureur et mystère)
Jmaïel chéri aura troublé, à sa manière calme, tous les conformismes : ceux du pouvoir, ceux des partis, ceux des idéologies fermées, ceux des foules haineuses. Et c’est précisément pourquoi il mérite aujourd’hui notre fidélité.

Il sera enterré à Hammam-Sousse le jour de l’Aïd el-Kébir. Et là encore, le symbole me bouleverse. Comme si la ville qui l’avait vu grandir, évoluer et se battre, le reprenait dans un moment de haute intensité spirituelle et humaine. Comme si l’Aïd du sacrifice venait discrètement rappeler qu’il existe des hommes qui consacrent leur vie à empêcher le sacrifice inutile des autres : sacrifice des libertés, sacrifice des consciences, sacrifice des faibles.
Aujourd’hui, Hammam-Sousse perd un de ses fils les plus dignes. La Tunisie perd un militant sincère. Et moi personnellement, comme beaucoup d’entre vous, je perds davantage qu’un camarade et ami. Je perds une voix familière. Une présence fraternelle. Une intelligence sensible. Une bonté.

Adieu, Jmaiel chéri. Salue nos camarades Sadok et Béchir Morjane alias Boj, Sidi Hédi, Sidi Rachid, tes sœurs et amies, Barhoum, Zohra, Rachida, ta collègue Dalila M’dalla. Salue nos martyrs, Chokri Belaïd, Sid’Ahmed Brahim, nos poètes, Ouled Ahmed et Mohamed Ghozzi, nos soldats, nos combattants pour la liberté, pour notre mère patrie.

Que la terre de Hammam-Sousse te soit légère.
Et que ta mémoire demeure parmi nous comme une leçon de dignité calme, de fidélité humaine et de courage sans vacarme.

Aymen Hacen
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Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire