« S’émerveiller » de Belinda Cannone / Hyacinthe

Les lundis d’Hyacinthe

S’émerveiller de Belinda Cannone : une merveille de livre

 

Désespoir ?

Nous vivons un temps fou, au pire sens du terme. Temps où les mots, les idées et les sentiments ont pour la plupart perdu leur sens, leur vie.

Il suffit de suivre la rentrée littéraire pour s’en rendre compte : des titres fades, insignifiants, ridicules qui s’annulent les uns les autres dans une course effrénée, quasi-démoniaque pour des prix qui sont eux-mêmes déchargés du poids de l’Histoire et des valeurs qu’elle donne au noms, aux mots et aux choses.

 

D’un argument contre ledit désespoir

Face à ce désespoir sans nom, le lecteur authentique préfère nager à contre-courant. Il y a certes les classiques, les vrais bons livres, chargés de beauté, de sens et d’authenticité, mais il y aussi de vrais grands livres écrits récemment, non loin de nous, tout près de nos peurs, crispations et rêves de nouveauté. L’un d’eux s’intitule S’émerveiller, de Belinda Cannone, romancière et essayiste, née en Tunisie le 29 août 1958.

"S’émerveiller" de Belinda Cannone 

S’émerveiller a paru en janvier 2017 aux éditions Stock. Et dès les premières lignes, l’auteure met les points sur les i :

Octobre se montrant clément, j’en profitais pour faire quelques promenades lentes dans les parages de ma maison des champs, le long des plages désertes et dans les chemins creux. J’étais comme toujours émerveillée par les objets et les paysages simples qui m’entouraient, sentant que, dans les années à venir, atteindre la concentration indispensable pour vivre plus continûment dans un état de vigilance poétique serait ma grande affaire, car seules cette concentration et cette vigilance permettent de ressentir pleinement la puissance de l’existence, des lieux et de la joie. Comme j’ai toujours uni les idées vécues et les idées pensées, je décidai d’écrire un essai où j’explorerais ce travail intérieur qui permet de se faire voyant, c’est-à-dire d’ouvrir assez les yeux sur le monde pour en percevoir toute la beauté.

Tandis que S’émerveiller commençait à prendre forme, les événements affreux de 2015 me persuadèrent que ce livre était d’autant plus nécessaire que nous étions soudain menacés d’enténèbrement. C’est alors que l’ARDI me proposa une collaboration tout à fait libre qui valoriserait les photos de leur vaste collection. Bienheureuse coïncidence : un des sentiments qui poussent le photographe à appuyer sur le déclencheur de son appareil n’est-il pas l’émerveillement ? Voici le livre tel que notre rencontre l’a enrichi.

Notons que l’ARDI est l’Association régionale pour la diffusion de l’image, sise à Caen, ville où Belinda Cannone a enseigné les lettres françaises à l’université pendant plusieurs années.

Ainsi S’émerveiller est-il né sous le signe de l’horrible terreur qui a frappé, en 2015, aussi bien Paris (Charlie Hebdo en janvier et le Bataclan en novembre) que Tunis et Sousse (attentats du musée du Bardo, de la plage d’El Kantaoui et de la garde présidentielle respectivement en mars, juin et novembre). Mais la force de Belinda Cannone est de toujours croire en l’humanité. Deux chapitres de S’émerveiller, « Contre le nihilisme et l’enténèbrement » et « Modestie du sublime », s’ouvrent ainsi :

J’ai toujours déploré que le XXe siècle se soit à ce point complu dans le négatif. Siècle accablant, il est vrai : avant même les différents génocides qui ont marqué ses dernières décennies, la Seconde Guerre mondiale et ses camps mirent à bas deux cents ans (au moins) de croyance dans le progrès linéaire et dans la perfectibilité d’un homme transparent, maître de son destin par l’effort de sa volonté et de sa rationalité – libre. Très différents de ce magnifique sujet cartésien, nous avons dû nous concevoir comme des êtres travaillés par l’inconscient et les pulsions, par des processus économiques, émotionnels et sociaux qui nous échappent sans cesse. Révision navrante, que j’ai dû accomplir à mon échelle : formée par l’humanisme optimiste (pléonasme) de mon père, il m’a fallu ensuite affronter et admettre cette conception plus réaliste mais douloureuse de l’humain, ce qui a provoqué en moi assez d’inquiétude, et de mélancolie, pour m’obliger à écrire, afin de comprendre, me rendre raison, réussir à penser cette « déception » et le monde comme il va souvent mal. (p. 23-24)

J’ai mentionné très souvent la nature comme source d’émerveillement, mais il arrive que les conduites des hommes m’émerveillent. C’est même pourquoi je ne saurais désespérer de l’humanité, malgré sa violence.

Une photo saisissante, qu’on trouve sur le Net : Hambourg, 13 juin 1936, une foule occupant entièrement le cadre fait le salut nazi. Tous ces bras tendus évoquent le dos d’un animal étrange – sorte de porc-épic. Leur direction et celle des regards indiquent la place, hors cadre, d’Hitler venu pour l’inauguration du Horst Wessel, un navire construit sur le chantier naval. Quand on regarde le cliché en détail, on y découvre un événement extraordinaire : au milieu de ses compagnons, un homme a gardé les bras croisés.

Ce qui frappe dans l’image est l’extrême simplicité du geste et l’immense portée de sa signification. Voilà, tous se plient quand lui résiste, tranquillement, sans coup d’éclat : Je ne lèverai pas le bras avec la foule. Il me plaît de transcrire ici son nom, en forme d’hommage, August Landmesser, homme parmi tant d’autres, mais qui avait l’habitude de n’en faire qu’à sa tête : il était par ailleurs accusé de déshonorer la race aryenne en ayant épousé une femme juive. (p. 161-162).

La prose de Belinda Cannone nous émerveille : douce, sensuelle, exigeante, poétique et philosophique à la fois, elle se déploie, à l’instar de ce verbe souvent utilisé avec bonheur : « C’est la tâche de l’écrivain de déployer ces termes, d’en montrer (d’en mettre en scène) la complexité, la richesse et les ramifications. Dans l’émerveillement, même œuvre de déploiement mais cette fois dans l’ordre des perceptions, car il implique un état de la conscience plus lent, plus concentré, qui provoque une situation d’insularité : un cercle enchanté se crée qui isole l’émerveillé et son objet d’émerveillement du reste du monde et du cours du temps. » (p. 16)

Ou un peu plus loin : « C’est pourquoi cet essai, déployant l’idée de l’émerveillement, s’inscrit tout naturellement dans la trajectoire de ma recherche de la vie bonne, qu’il conforte. » (p. 27)

 

La solution par l’émerveillement

 Il n’y pas de recette miracle. Cela va de soi. Belinda Cannone ne nous en donne pas, même si, d’un chapitre à un autre, d’un sentiment à une sensation, et d’un art à un autre, S’émerveiller se déploie, encore et toujours, comme un « livre de savoir-vivre ».

L’expression, juste, est de l’auteure, qui littéralement nous émerveille par la lucidité caractérisant son regard et son écriture distillée à la lumière de celui-ci. Le lecteur s’en rendra vite compte : son regard, à travers cette lecture, changera de nature, évoluera, verra mieux. À lire et à offrir, envers et surtout contre le nihilisme et l’enténèbrement.

 

Belinda Cannone, S’émerveiller, Paris, éditions Stock, janvier 2017, 192 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-234-08036-2.

Roman

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