Vivre et aimer la vie avec Edgar Morin / Hyacinthe

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Les jeudis d’Hyacinthe

Vivre et aimer la vie avec Edgar Morin

 

Comment ne pas aimer Edgar Morin ? Chaque pierre-livre qu’il daigne jeter sur les chemins du monde nous permet d’arpenter la planète terraquée qui, malheureusement, chaque jour encore plus, semble se fermer à ses enfants. Mais Edgar Morin est là, et, du haut de son gracieux centenaire, nous donne les leçons que nous pouvons enfin apprendre par cœur car il est temps d’être adultes, c’est-à-dire responsables.

Il n’est certes pas sûr qu’Edgar Morin regarde d’un bon œil ce que nous disions à l’instant, car, à l’instar de ses aînés, Merleau-Ponty et Bergson, nous croyons fermement qu’il aurait tendance à croire que « La philosophie nous éveille à ce que l’existence du monde et la nôtre ont de problématique en soi, à tel point que nous soyons à jamais guéris de chercher une solution dans le cahier du maître ».

Partant de cette dialectique, du moins dialogue avec Edgar Morin, il nous faut tout de suite préciser que Leçons d’un siècle de vie est une œuvre qu’il est nécessaire de vulgariser, de démocratiser et de partager à brûle-pourpoint, tant l’œuvre-vie de cet homme d’exception mérite, texte à l’appui, d’être donnée comme exemple.

Ainsi, le livre est savamment pensé. Sept grandes lignes, comme les « sept piliers de la sagesse » de T. E. Lawrence, précédées d’un « Préambule », qui, justement, nous met en garde contre l’aspect, pour reprendre la belle expression de Daniel Pennac, « instrument de torture pédagogique », car chacun, in fine, doit « trouver sa Voie », selon l’expression et, bien sûr, le titre d’Edgar Morin, paru en 2011.

Les sept piliers de la sagesse sont donc : 1. L’identité une et multiple, 2. L’imprévu et l’incertain, 3. Savoir Vivre, 4. La complexité humaine, 5. Mes expériences politiques : dans le torrent du siècle, 6. Mes expériences politiques : les nouveaux périls, 7. L’erreur de sous-estimer l’erreur. À ces grands moments de Leçons d’un siècle de vie s’ajoutent un « Credo » et des « Mémentos », sans oublier les doux « Remerciements » où Edgar Morin, par le naturel qui est le sien, sait dire à deux femmes, Sabah Abouessalam, « [sa] compagne de vie et [son] inspiratrice », et Dorothée Cunéo, « à la fois éditrice et accompagnatrice de Changeons de voie », son respect, amour et grande estime. D’ailleurs, la féminité est prépondérante dans ce livre comme dans l’œuvre d’Edgar Morin, tant elle se décline chaque fois en s’appelant vie, voie, expérience, méthode, leçon…

Edgar Morin, né à Paris le 8 juillet 1921, ne mâche pas ses mots et là où les philosophes, penseurs et écrivains s’en mêlent les pinceaux, lui sait répondre à des questions aussi fondamentales qu’épineuses, à l’instar de cet imbroglio qui a nom « identité » : « Qui suis-je ? Je réponds : je suis un être humain. C’est mon substantif. Mais j’ai plusieurs adjectifs, d’importance variable selon les circonstances ; je suis français, d’origine juive sépharade, partiellement italien et espagnol, amplement méditerranéen, européen culturel, citoyen du monde, enfant de la Terre-Patrie. Peut-on être tout cela en même temps ? Non, cela dépend des circonstances et des moments où tantôt l’une tantôt une autre de ces identités prédomine.

Comment peut-on avoir plusieurs identités ? Réponse : c’est en fait le cas commun. Chacun a l’identité de sa famille, celle de son village ou de sa ville, celle de sa province ou ethnie, celle de son pays, enfin celle plus vaste de son continent. Chacun a une identité complexe, c’est-à-dire à la fois une et plurielle. » (p.9)

C’est tout simplement lumineux. Et lire Leçons d’un siècle de vie, quand on veut apprendre, aimer et vivre, ne peut que susciter une forme d’enthousiasme jubilatoire. Le texte intitulé « Mes expériences poétiques », dans le troisième chapitre « Savoir Vivre », en dit long sur l’état d’esprit – et d’âme aussi – du penseur : « Il y a la poésie de la poésie qui me revient souvent à réciter, celle des romans et des films qui envahissent l’esprit en nous plongeant dans un état second. Ainsi en est-il de Tolstoï et de Dostoïevski. » (p. 59)

Sans doute le choix de deux grands romanciers russes est-il motivé par la poésie subreptice, narrative, psychologique et dramatique qui fuse dans des œuvres aussi substantielles que tragiques comme Anna Karenine, Guerre et Paix ou bien Crime et châtiment ou Les Frères Karamazov. Mais, plus loin, Edgar Morin de développer sa vision unique et à ce titre inédite de la poésie : « La poésie suprême est celle de l’amour. Elle éclot des visages, des regards, des sourires. Elle peut jaillir de regards qui se croisant soudain électrisent tout l’être. Elle émane de l’être aimé, et quand l’autre cesse d’inspirer poésie, c’est la fin de l’amour. La poésie culmine en extase convulsive dans le coït. Et lorsqu’il y a vraiment amour, il n’y a pas tristesse mais plutôt tendresse postcoïtale. Chaque femme aimée, épousée ou non, m’a apporté sa poésie, et la poésie d’amour n’a cessé de nourrir ma vie.

Mais il y a aussi les extases noires, les extases démentes des abîmes de l’Éros où j’ai plongé en deux expériences, dans lesquelles les délires deviennent délices, l’obscène devient sacré. » (p. 60-61)

À vrai dire, les propos, particulièrement originaux d’Edgar Morin, nous interpellent à bien des égards, d’autant plus qu’ils nous renvoient à un livre de l’un de ses compagnons de route, Dionys Mascolo, le militant, l’écrivain et le penseur engagé du « Communisme », avec qui, entre autres, il a fait un voyage en Pologne (Cf. page 102 de Leçons d’un siècle de vie) et signé le « Manifeste des 121 » (p. 103), qui, en 1993, a publié De l’amour, avec une préface d’Edgar Morin lui-même. Les comparer, les faire s’affronter même serait excellent. Peut-être dans un travail de traduction commentée ? Ce qui compte, pour l’heure, c’est la voix d’Edgar Morin qui indique la Voie. Cette voix sage, humaine, trop humaine, à l’image de celle de son ami, le trop regretté Stéphane Hessel. Ce qui est sûr, c’est que Leçons d’un siècle de vie est l’œuvre d’un grand maître, d’un esprit aussi humaniste qu’universel, d’un homme un et multiple. À lire, à aimer, à partager et à transmettre. Car nous pouvons vivre et aimer la vie avec Edgar Morin. Peut-être, que disons-nous ? Non, sans doute la vie sera-t-elle plus vivable et la terre habitable.

 

Edgar Morin, Leçons d’un siècle de vie, Paris, éditions Denoël, 160 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-207-16307-8.

 

Notons également que, dans la collection « Écoutez lire », aux éditions Gallimard, François Berland prête sa voix à Edgar Morin. Il s’agit d’un CD MP3 avec le texte intégral lu, sur une durée de 3heures :

https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Ecoutez-lire/Lecons-d-un-siecle-de-vie

 

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