François-Xavier Delmas invité de Souffle inédit

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François-Xavier Delmas - Photo : Guillaume Czerw

Chercheur de thé, grand voyageur et passeur de cultures, François-Xavier Delmas est l’invité des Jeudis littéraires d’Aymen Hacen pour Souffle inédit.

François-Xavier Delmas, l’art de recevoir le thé

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

François-Xavier Delmas se présente comme un « chercheur de thé ». Dans ce domaine, il compte parmi les meilleurs experts au monde. Grand voyageur, il parcourt les plantations de la planète depuis une quarantaine d’années. Avec Mathias Minet, il fonde, en 1999, L’École du thé. Depuis 2010, il partage ses expériences sur son blog , et anime le podcast, « Un thé, un voyage ».

AH : Avec Ingrid Astier, vous avez publié, le 13 novembre dernier, aux éditions Plon, Dictionnaire amoureux du thé. Pouvez-vous nous en raconter la genèse ? Comment avez-vous réparti les entrées et comment avez-vous travaillé ensemble ?

François-Xavier Delmas : Depuis toujours ou presque, je rêve d’ajouter le thé à cette fameuse collection des « Dictionnaire amoureux ». Il y a vingt ans, j’avais rencontré son fondateur, Jean-Claude Simoën, qui m’avait proposé d’écrire, plutôt qu’un dictionnaire, la biographie de l’un des personnages les plus mythiques de l’histoire du thé : Sir Thomas Lipton. J’avais alors décliné, à la fois par méconnaissance de la vie de cet homme et n’ayant pas, par ailleurs, les compétences d’un historien. Plus récemment, j’ai eu la chance d’être présenté à Grégory Berthier-Saudrais, qui dirige depuis plusieurs années les « Dictionnaire amoureux ». Grégory a tout de suite fait preuve du plus grand enthousiasme, il a accepté sans délai et m’a simplement demandé, étant donné mon lien fort avec une maison de thé renommée, d’écrire ce livre à quatre mains. Je pouvais choisir mon co-auteur. J’ai proposée aussitôt à l’amie Ingrid, qui a accepté.

La répartition des entrées s’est faite de la manière la plus simple qui soit, de mon côté j’avais eu le temps de préparer cette liste puisque vingt ans auparavant je l’avais déjà en partie établie. Ingrid a ajouté nombre d’entrées qui lui tenaient à cœur et qui apportent à l’ouvrage un regard très vivant, très contemporain. Elle a souhaité par exemple interviewer beaucoup d’artistes, et nourrir l’ouvrage de cette matière inédite, de ce rapport au thé très particulier que peut avoir une céramiste, un chef-pâtissier, un parfumeur, entre autres.

Nous avons enfin suivi les règles et l’esprit de la collection, aucune entrée n’est signée et sachant qu’ici pas une seule n’a été écrite à deux voix, c’est au lecteur, en s’inspirant s’il le souhaite de l’un et l’autre des avant-propos, de deviner qui se cache derrière chacune des définitions.

AH : D’où vous est venu ce « goût du thé » ? Qu’est-ce qui fait la différence du thé avec le café, son rival, par exemple ? D’ailleurs, pouvons-nous parler de rivalité ? Qu’en pensez-vous ?

François-Xavier Delmas : De même que l’on apprend à marcher en marchant, j’ai appris le thé en en buvant. Je ne connaissais rien ou presque avant de me lancer dans l’aventure de Palais des Thés en 1987. C’est en ouvrant ma première boutique que j’ai rencontré le thé et peu à peu, année après année, rencontre après rencontre, voyage après voyage, dégustation après dégustation, le thé est devenu une passion.

On a coutume d’opposer thé et café mais je ne suis pas certain de la pertinence de cette opposition quand bien même me serait-il arrivé d’en jouer moi-même. Beaucoup d’amateurs de thé sont aussi des buveurs de café. Si on devait à tout prix chercher des différences entre ces deux boissons, je dirais qu’elles ont trait au temps. Le rapport au temps. Quand on boit son thé on prend son temps. On ne boit pas son thé debout à un comptoir. Savourer un thé c’est savourer le temps. Se déconnecter. Rompre avec les multiples sollicitations du quotidien. Le thé est une ode à la lenteur. On ne cherche pas l’efficacité. On ne cherche pas l’excitation, ni le coup de pied du matin pour se mettre en marche. Le thé nous recentre, comme une sorte de yoga. Le thé nous pose.

AH : Pouvez-vous nous parler de votre travail de « chercheur de thé » ? En quoi cela consiste-t-il exactement ? Quand vous trouvez un thé authentique, quelle est l’étape suivante ?

François-Xavier Delmas : Près de cinq mois par ans je parcours les montagnes de nombreux pays d’Asie, parfois d’Afrique, plus rarement d’Amérique du sud, à la recherche des meilleurs thés du monde. Le thé – un camélia – pousse de préférence en altitude, sur des terres en pentes, en zone tropicale le plus souvent. Aussitôt la récolte effectuée, on va soumettre les feuilles de thé à toutes sortes de manipulations de façon à obtenir un thé vert, noir, sombre, blanc, bleu-vert ou encore jaune. Les conditions climatiques varient drastiquement d’une saison à l’autre, il en est de même des gestes effectués par celles et ceux qui manufacturent le thé. Lorsque l’on recherche les meilleurs thés du monde, il faut donc chaque année reprendre son sac à dos et repartir à la source, et surtout déguster. Rien ne dit qu’un thé exceptionnel verra le jour là où l’année précédente des hommes et des femmes, riches d’un savoir parfois ancestral, étaient parvenues à donner naissance à ce que l’on appelle un « Grand cru ».

François-Xavier Delmas
François-Xavier Delmas – Photo : Guillaume Czerw

AH : Sans doute l’avez-vous réalisé en finalisant Dictionnaire amoureux du thé, beaucoup d’inconnues demeurent. Vous ne cessez de découvrir et nous avec vous. Peut-être un voyage s’impose-t-il en Tunisie pour mieux y découvrir la culture du thé, qui, d’une certaine façon, cimente la société à travers les cérémonies et les événements.

À ce titre, si vous aviez la possibilité de tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez choisir entre vous incarner ou vous réincarner en un mot, un arbre ou un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes ou podcasts était traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

François-Xavier Delmas : Le thé est une boisson particulièrement riche sur le plan humain. Le thé a donné lieu à de nombreux rituels, parfois de véritables cérémonies. Dans de nombreux pays le thé est un symbole d’hospitalité. Chacune de ces traditions mérite que l’on s’y attache, le thé ne se prend pas de la même manière au Tibet, en Angleterre, en compagnie de populations nomades ou encore au Japon. Je rêve de passer davantage de temps à me plonger dans chacun de ces rituels, d’écouter les histoires qui vont avec, de me nourrir de chacun de ces traditions. Dans cet esprit, bien sûr je serai très heureux de découvrir un jour la Tunisie et les différentes façons que l’on a d’y prendre le thé.

Si l’on devait choisir sa réincarnation, je pourrais opter pour un camellia sinensis, l’arbrisseau sur lequel on prélève les pousses de thé, duquel on fait le thé. À moins de préférer qu’à partir de mes cendres mêlées à la terre naisse une céramique, un bol à thé précisément, et être ainsi pris à deux mains et abreuver chacun de ce précieux nectar qu’est le thé.

Parmi les différentes entrées de dictionnaire, « Prendre le thé » m’est chère en ce qu’elle souligne que le thé ne se prend pas, il se reçoit. Il est une ode à notre propre abandon.

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Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.
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