Là où l’horizon s’effondre : Jean-Louis Poitevin brouille les frontières du réel

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@ Jean-Louis Poitevin

Avec Là où l’horizon s’effondre, Jean-Louis Poitevin propose un roman aussi mystérieux que déroutant. Au fil des pages, le lecteur avance dans un univers où rien n’est jamais tout à fait certain.

Là où l’horizon s’effondre : le roman déroutant de Jean-Louis Poitevin

Par Lazhari Labter

« Au calendrier des années, la neige est revenue pour la seconde fois. » Ainsi commence le dernier roman de Jean-Louis Poitevin Là où s’effondre l’horizon dont j’ai découvert le style très particulier en lisant son roman Grave insulte au cerveau, que j’ai présenté dans Souffle inédit en date du 17 mars 2026.
Au calendrier des œuvres de Jean-Louis Poitevin, on n’est jamais au bout de ses surprises. Et plus encore dans ce roman « irrésumable » qui tient à la fois de l’enquête policière, du roman d’espionnage, du roman philosophique.
L’ « ici » de ce roman est une ville qui porte le nom de Stöck – ça ne s’invente pas – et le narrateur de préciser que « c’est pas morte qu’elle est cette ville, mais incapable d’éclore, comme un œuf abandonné dans le froid. »

Là où l'horizon s'effondre de Jean-Loui Poitevin

C’est dans cette ville « où tout est insignifiant, même les montagnes, que le narrateur est recruté au vu de ses capacités linguistiques certaines comme enseignant dans un petit institut de langue où il n’y a que des femmes. Et c’est dans un café de cette ville que le narrateur – dont on ne connaît pas le nom – est surpris de voir un jour un inconnu prendre place à sa table, commander un café, déposer, sans rien dire une grande enveloppe et s’en aller comme il était venu sans toucher à sa tasse. Sur l’enveloppe, aucune indication sur l’expéditeur et le destinataire. Dans cette lettre expédiée trois ans avant l’arrivée du narrateur, des feuillets, rien que de feuillets manuscrits. « Qui pouvait savoir que j’habiterais un jour à cette adresse ? », se demande-t-il ? Mystère !

Après avoir longtemps hésité à ouvrir l’enveloppe, il se décide enfin. « Cette nuit j’ai déchiré l’enveloppe d’un doigt rageur, ai sorti la lettre et l’ai dépliée. Je l’ai lue. Je ne vais simplement plus pouvoir vivre comme si je ne savais rien ni agir comme si rien ne s’était passé. J’ignorais pourquoi je m’étais lancé dans la rédaction de ces notes, sinon que la lettre, restée si longtemps intouchée y était pour quelque chose. Maintenant, je n’ignore plus que je vais devoir me servir de ces cahiers pour tenter d’y voir clair en m’entretenant avec moi-même, car je ne sais pas avec qui je pourrais m’entretenir, ici, de ce qui m’arrive. »

Et c’est là que tout commence, que le récit se déploie dans des directions multiples, inattendues, comme un nuage de probabilités.

Angoissant comme la ville, comme ses habitants, comme les inconnus qui lui téléphonent plusieurs fois par jour ou la nuit sans rien dire. Et un jour il est approché par un individu qui lui dit sur le ton de la menace : « Vous allez recevoir une nouvelle lettre. Nous vous conseillons de ne pas attendre trop longtemps avant de la décacheter. Je vous signale aussi qu’il vous est impossible de refuser la mission qui vous sera proposée. »

De quelle mission s’agit-il ? Et que vient faire ici Louise, la fille de joie ?

Sommé de résoudre une énigme, de déchiffrer un rébus caché dans les enveloppes des archives de l’institut., il va faire preuve d’intelligence pour déjouer la mission confiée par ses mystérieux et non moins dangereux « commanditaires ».

De pas en pas, il nous entraîne dans des univers où la perception de la réalité est faussée par le rêve ou vice-versa, où la flèche du temps se brise et se difracte entre passé, présent et futur.

    « Si le temps se met ainsi à se disloquer dans la partie la plus fine de son existence, si les secondes ici n’ont pas la même valeur que les secondes là-bas, ici, c’est-à-dire à Stöck et dans ses environs, là-bas, c’est-à-dire de l’autre côté des montagnes, au-delà̀ desquelles s’effondre l’horizon, ou plutôt si je me mets à ne pas pouvoir oublier ce temps sorti de ses gonds et cet horizon effondré, il va m’être difficile de continuer à vivre ici.

Déroutant pour qui n’est pas habitué à l’écriture de Jean-Louis Poitevin, ce roman est, en vérité, au-delà du prétexte littéraire, une réflexion philosophique sur l’existence, le temps qui passe ou qui ne passe pas de la même façon pour les uns ou les autres, à Stöck ou ailleurs., sur la conscience de soi et des autres dans une société « dérèglée » qui a perdu tous ses repères et n’arrive plus à trouver le nord.

Critique d’art, Jean-Loui Poitevin, tout comme dans Grave insulte au cerveau, en profite pour régler ses comptes, avec un humour délicieusement provocateur, avec les incultes de la culture et les arrivistes en politique comme dans ce passage, qui s’il ne vous donne pas envie d’aller au bout du roman, prouve que vous êtes définitivement perdu pour la littérature.

Extrait du roman Là où l’horizon s’effondre

« Puis la lumière fut. On ne découvrit rien d’autre que des murs vides et la présence pléthorique d’officiels en grande tenue. On allait avoir droit aux inévitables pantomimes qui accompagnent les grands événements de la vie publique et elles furent exécutées, ce soir-là̀, par un véritable ballet d’indigents.

Parfois, l’absurdité du propos est en partie compensée, pour les amateurs de sensations vraies bien sûr, par la stature du locuteur. Le Maire, le Ministre de la culture local, le Ministre Président du land se fendent parfois d’une tirade culturelle et avouent ainsi d’un coup l’incurie de leurs conseillers et la platitude de leurs goûts officiels. Leurs goûts privés, il est préférable de ne pas en avoir connaissance. Ce jour là, seule la basse-cour se déplaça pour plastronner dans la caverne. Cette escouade de sous-fifres n’avait pour la culture pas plus d’amour que n’en a un esquimau pour un kilo de sorbet. Les femmes se mirent en première ligne, et, comme toujours, ne s’en tirèrent pas si mal, à ceci près que l’une d’entre elles ne maîtrisait pas plus le sens des mots qu’elle employait qu’un ornithorynque ne maîtrise ceux de la langue de Shakespeare. Puis vinrent les hommes. Variation sur un thème sans couleur, il fut une fois de plus question de tout ce qui rend la politique insupportablement mensongère et donc si fortement véridique. Alors, se saisissant du micro comme un macaque empoigne la queue de son voisin, pour jouer s’entend, le petit napoléon des montagnes prit la parole. Dans un allemand fluctuant, aussi incertain que le cours d’un torrent de montagne, il tenta d’expliquer à ses auditeurs, le sens de cette œuvre. Elle devait nous faire réfléchir plus qu’il n’est raisonnable sur nous-mêmes et sur notre environnement à l’époque de sa destruction massive par les sectateurs de la paix armée. Gesticulant comme un moine que le diable habite, il réussit à faire fuir la moitié de l’auditoire, qui en avait déjà̀ plus qu’assez de ces litanies insensées, et apparemment content de lui, sans avoir manqué de plonger son regard dans le décolleté terne d’une ou deux donzelles et d’avoir, micro oblige, tenté ainsi de les hypnotiser, il s’interrompit au milieu d’une phrase et se dirigea vers les boissons. »

Là où l’horizon s’effondre, Les éditions du chien qui passe, 2026.

Critique d’art, docteur en philosophie, romancier et essayiste, Jean-Louis Poitevin est auteur de nombreux ouvrages et articles sur l’art contemporain et la littérature. Il s’intéresse et analyse en particulier aux images et leur rapport à la société et à l’art.

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Poète, romancier, journaliste et critique littéraire