Avocate de formation, Zafira Ouartsi a choisi la culture et fondé Artissimo il y a 26 ans. Elle revient sur cette aventure, ses défis et sa vision de la culture en Algérie.
Entretien avec Zafira Ouartsi, fondatrice et directrice d’Artissimo
Entretien conduit par Lazhari Labter
« NOTRE MISSION EST COMME UN SACERDOCE POUR MON ÉQUIPE ET MOI »
Zafira, la triomphante ou la victorieuse, telle est la signification du prénom de celle qui est née non seulement pour relever les défis et vaincre, mais de porter aussi des projets qui auraient fait reculer n’importe quel entrepreneur. En plus de la culture, du sens de l’organisation et des relations humaines, elle a ce charisme qui agit comme un aimant sur toutes celles et tous ceux qui l’approchent. Et la beauté comme une cerise sur le gâteau.
Elle aurait pu, avec sa formation d’avocate, faire résonner sa voix dans les prétoires d’Alger et d’autres villes pour défendre les pauvres et les opprimés, elle qui a horreur de l’injustice et de l’oppression, et gagner de l’argent en traitant les dossiers des « grosses affaires », mais elle a choisi, à l’âge de 25 ans, une autre voie, ni facile, ni enrichissante matériellement, mais si motivante : celle de la culture.
Depuis 25 ans, elle est à la tête du hub créatif et culturel Artissimo dont le nom est devenu une référence et un label dans l’art de faire la culture sur tous les fronts et de cultiver l’art sous toutes ses formes.
Inlassable « chercheuse d’art », créative, inventive, elle a fait du 4e étage du 28 rue Didouche Mourad un lieu de rendez-vous culturels et artistiques appréciés par les artistes peintres, musiciens, danseurs, écrivains, poètes, chanteurs, etc. avec comme seuls critères pour s’y produire, l’originalité, la beauté et la créativité.
Depuis 25 ans, elle a organisé des centaines de rencontres et créé des dizaines d’événements dont des hommages à des artistes comme le grand bédéiste et dessinateur de presse Slim ou la défunte poétesse algérienne Anna Gréki.
Entourée d’une petite équipe de femmes et d’hommes dévoués et passionnés, cette princesse de la culture et des arts cultive la beauté avec passion comme un jardinier sa roseraie avec amour.
En 26 ans d’activités sur tous les fronts, Artissimo a vu défiler dans ses locaux des milliers d’apprenants, et a accueilli des centaines d’événements, entre conférences, spectacles, expositions, projections, rencontres littéraires etc.).
En 26 ans, Artissimo a monté 60 projets avec des entreprises, plus de 20 avec des organisations internationales. Et reçu plus de 500 000 visiteurs. Qui dit mieux !
« Donnez-moi dix Zafira et je ferai de l’Algérie un centre de rayonnement culturel méditerranéen ! », avais-je dit lors de la remise de la première édition du Prix Artissimo-Mare Nostrum de la nouvelle en décembre 2025.
Au moment du lancement de la deuxième édition, j’en suis toujours convaincu.
Entrez dans l’univers fascinant ce cette entrepreneuse culturelle qui fait bouger les lignes.
L.L.
Lazhari Labter : Qu’est-ce qui fait qu’une avocate de formation, qui aurait pu faire une carrière brillante dans le barreau d’Alger, décide de « tomber la robe noire » pour se lancer dans l’aventure semée de difficultés de l’entrepreneuriat culturel ?
Zafira Ouartsi : Tout d’abord, à l’âge de 25 ans, je n’étais pas consciente de la complexité du monde de la culture, ni du fait que l’entrepreneuriat culturel allait devenir une grande aventure personnelle ! C’est mon amour pour l’expression artistique qui m’avait guidée à l’époque, et je voulais le transmettre au plus grand nombre. J’ai eu la chance, enfant, de pratiquer le piano, le oûd et la danse classique. J’aimais les ambiances d’ateliers, la rigueur de la pratique artistique et le bienfait qu’elle apportait. J’ai aussi été marquée par des films où l’art était prégnant, à l’instar de La Traviata de Franco Zeffirelli, la série Fame, Billy Elliot, Grease, West Side Story, etc. C’était mon univers !
Le droit, lui, m’a donné une rigueur et une capacité d’argumentation qui me servent encore aujourd’hui — pour défendre un projet culturel devant des interlocuteurs qui n’en voient pas toujours la valeur, il faut savoir plaider sa cause.
L.L. : Il y a 25 ans, en janvier 2000, tu décides de fonder, avec ta sœur, Artissimo, hub créatif et culturel. Quelles sont les motivations qui t’ont poussée à le faire ?
Zafira Ouartsi : L’envie de faire profiter les Algériens de ce que nous avions eu la chance de vivre jeunes, et qui avait presque disparu durant la terrible décennie appelée décennie noire qui avait touché l’Algérie. Nous voulions reconnecter les Algérois à la vie, à l’expression, à l’échange, à l’esthétique. Il nous fallait sortir de notre torpeur, montrer que nous avions du beau et du bon en nous, apprécier la vie dans toute sa beauté, nous ouvrir au monde. À travers la création d’Artissimo, c’était une autre forme de résistance que nous proposions. Cela n’était pas pensé ainsi à l’époque, mais c’était l’idée : l’Algérie valait mieux que l’obscurantisme. Les Algériens aspiraient à vivre ensemble, à créer, à s’inspirer, à s’élever. Notre idée était de participer, à notre échelle, à un changement positif pour notre pays.
L.L. Vous avez commencé par organiser des cours artistiques dans différentes disciplines et des formations professionnelles, mais très vite, la diversification s’impose à vous comme une évidence et vous passez aux conférences, spectacles, expositions, rencontres culturelles, projections de films, ateliers d’écriture, etc.
Zafira Ouartsi : En effet, les missions d’Artissimo ont évolué au gré des rencontres avec les apprenants, les artistes, les créateurs et les faiseurs de culture. Proposer des cours et des formations était important, mais il fallait que cela soit nourri par de l’échange, du questionnement, du débat. Les créateurs avaient besoin d’un lieu pour diffuser leur art, le public était demandeur aussi. C’est ainsi que nous avons commencé à mettre notre lieu à disposition pour abriter des événements. Au fil du temps, il est devenu nécessaire de structurer cela comme l’un des axes de notre mission : devenir un lieu de diffusion en plus d’être un lieu de transmission. Ainsi, en 2020, Artissimo est devenu un hub créatif et culturel, avec l’objectif de connecter les artistes, les entrepreneurs culturels, les publics, les opérateurs économiques et les institutions — créer, à notre échelle, un écosystème où chaque maillon de la chaîne puisse être lié à l’autre. En pratique, ce fut plus compliqué à mettre en place, mais en tant qu’entreprise résiliente, nous continuons à construire cela tout en renforçant nos capacités et nos ressources.
L.L. : L’aventure à deux ne dure pas, et tu te retrouves seule à la tête de l’entreprise après le départ de ta sœur à l’étranger. Qu’est-ce qui te pousse alors à continuer en dépit des nombreuses difficultés rencontrées ?
Zafira Ouartsi : Je peux dire que je suis du genre persévérante ! Le départ de ma sœur en 2003 fut compliqué, mais il fallait continuer. J’ai découvert, à ce moment-là, ce qu’était la solitude de l’entrepreneur. En même temps, j’étais portée par le mouvement de l’entreprise. Je découvrais qu’il y avait, à la fois, des attentes de la part des acteurs culturels et du public pour faire développer le secteur de la culture. Paradoxalement, le plus grand nombre ne considérait pas encore la culture comme prioritaire dans la vie au quotidien. Les défis avaient différentes facettes : la sensibilisation, la démonstration, le renforcement de notre modèle économique. Force est de constater que, bien que les choses aient évolué, ces défis sont toujours d’actualité.
L.L. : Un quart de siècle après, quel bilan fais-tu de cette expérience unique en son genre en Algérie ?
Zafira Ouartsi : En 26 ans, Artissimo, ce sont plus de 5000 apprenants (ateliers, formations, masterclass etc.), 600 artistes et créateurs accueillis sur notre scène, 2000 événements organisés (conférences, spectacles, expositions, projections, rencontres littéraires etc.), 60 projets avec des entreprises, plus de 20 avec des organisations internationales. Nous avons reçu plus de 500 000 visiteurs. Ce sont surtout des centaines de parcours individuels que nous avons vus se transformer, des vocations qui se sont révélées, des liens qui se sont tissés. Cela, rien ne pourra nous l’enlever.
Le bilan reste pour autant mitigé. Une chose est sûre : mon équipe et moi-même portons notre mission comme un sacerdoce. Sans cela, jamais Artissimo n’aurait duré. Durant ces 26 années d’existence, nous sommes passés par des moments de crise qui auraient dû nous amener à mettre la clé sous la porte, et pourtant, nous avons résisté. J’en serai éternellement reconnaissante à mes collaborateurs qui, convaincus par le sens de notre mission, ont tenu bon, ce qui nous a permis de rebondir. Par ailleurs, bien que la place de la culture ait évolué depuis 2000, je constate qu’elle est encore considérée comme un divertissement, et non comme un vecteur de développement de la société. On commence à intégrer l’idée que ce secteur est un levier de développement économique, mais cette notion reste abstraite, et parfois galvaudée. Elle n’est pas nécessairement accompagnée de mesures structurantes portées par une vision à long terme. En conséquence, les choses bougent, mais à la vitesse d’un glacier !
L.L. : En 2025, à l’occasion du 25ᵉ anniversaire d’Artissimo, tu lances un concours de la nouvelle qui obtient un grand succès et dont la deuxième édition se prépare activement. Que représente pour toi la littérature ?
Zafira Ouartsi : La littérature, c’est l’évasion, l’imaginaire, la connaissance. J’aime cette citation de Nietzsche : « Sans musique, la vie serait une erreur. » Je pense que c’est valable aussi pour la littérature.
Le Prix Artissimo SudGlobal de la nouvelle est un magnifique projet, initié avec mon ami Fehmi Hannachi, fondateur de SudGlobal. Notre objectif était de valoriser la création littéraire algérienne et de la faire rayonner. La première édition fut un franc succès, avec plus de 283 candidats. Ce prix a la particularité de se dérouler en trois langues (arabe, tamazight et français) et offre aux lauréats une dotation conséquente, une visibilité et la possibilité pour les cinq meilleures nouvelles d’être publiées. Un recueil contenant les nouvelles de la première édition est en cours d’élaboration. Nous venons de lancer la seconde édition, et nous espérons une participation encore plus large, portée par l’adhésion du plus grand nombre à cette initiative.

L.L. : Pourquoi, à ton avis, une si belle aventure n’a-t-elle pas fait d’émules à travers le pays ?
Zafira Ouartsi : Elle en a fait, dans une certaine mesure : plusieurs écoles d’art privées ont heureusement ouvert à Alger après Artissimo, et je m’en réjouis. C’est le signe que le besoin était là. Mais cela reste insuffisant sur l’ensemble du territoire national, et surtout, il n’existe pas vraiment de modèle équivalent à celui d’Artissimo ; je dirais même en dehors de l’Algérie. Notre approche, qui articule transmission, production, diffusion et mise en réseau, et ce dans plusieurs domaines du secteur culturel, est singulière. Diriger une telle structure demande de l’abnégation, une grande passion pour son travail, et beaucoup d’enthousiasme. C’est sans doute ce qui explique qu’elle reste difficile à reproduire telle quelle.
L.L. : La culture est un vecteur incontournable pour le rayonnement de chaque nation. Quel rôle peut jouer l’État dans ce domaine, et quelle initiative doit prendre le privé ?
Zafira Ouartsi : Je pense que l’État devrait se positionner comme un régulateur, et non nécessairement comme un faiseur. Il est essentiel d’avoir une vision à long terme sur le rôle que doit jouer la culture dans notre pays. Mais avant cela, il faudrait se questionner sur le type de société que l’on veut construire, sur la place que veut occuper l’Algérie dans le monde, sur notre positionnement. Ces questions me semblent fondamentales, car elles permettraient l’élaboration d’une véritable stratégie de développement de la culture.
Concrètement, je pense par exemple à un dispositif incitatif de mécénat culturel sur le modèle de ce qui existe dans d’autres pays et qui permettrait aux entreprises de soutenir des projets culturels en bénéficiant d’avantages fiscaux clairs. Cela replacerait les opérateurs économiques dans un rôle de partenaire, et l’État dans son rôle de cadre et de garant, plutôt que de premier financeur. Aujourd’hui, une loi existe sur le mécénat, mais elle est très peu appliquée car son déploiement est bureaucratique. C’est un exemple parmi d’autres, mais il faut que ce type de mesure s’inscrive dans une vision globale et cohérente.



L.L. : Avec le recul, si tu devais refaire aujourd’hui cette aventure, la referais-tu de la même façon ?
Zafira Ouartsi : Certainement pas ! Dans une aventure entrepreneuriale, qui plus est en Algérie, je n’avais pas de références sur lesquelles m’appuyer. Nous avons donc souvent expérimenté. Certaines choses ont marché, d’autres non. Si c’était à refaire, je poserais sans doute plus tôt les bases de notre modèle. Nous avons beaucoup avancé à l’instinct, alors qu’une structuration plus précoce nous aurait sans doute évités certaines crises. Cependant, il fallait aussi avancer avec son temps et être à l’écoute de l’évolution des attentes. Nous avons souvent fait preuve d’agilité, ce qui nous a permis de gagner en légitimité.
Cela dit, je garderais la même passion chevillée au corps. J’ai eu la chance, durant ces années, de faire des rencontres extraordinaires, de m’enrichir de personnes dotées d’intelligence et de valeurs intellectuelles et émotionnelles. Cela m’a permis d’apprendre, de grandir, de m’élever. Et ça, c’est inestimable.
L.L. : Qu’est-ce que tu n’as pas encore fait et que tu aimerais faire ? Réaliser un film ? Écrire un livre ?
Zafira Ouartsi : Peut-être les deux. C’est un secret que je garde encore pour moi. Chut !




