Rym Lajmi invitée de Souffle inédit

Lecture de 19 min
@ Rym Lajmi

Rym Lajmi présente Femmes de tous les combats, un ouvrage consacré aux militantes qui ont participé à l’émancipation des femmes en Tunisie entre 1930 et 1960.

Rym Lajmi : « Femmes de tous les combats » redonne leur place aux militantes dans l’histoire de la Tunisie

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Certains livres ajoutent un chapitre à l’Histoire, tandis que d’autres déplacent son centre de gravité. Femmes de tous les combats dans la Tunisie du XXème siècle, que Rym Lajmi publie aujourd’hui dans la collection « Tunisie Plurielle », dirigée par le doyen Habib Kazdaghli au sein des Éditions Santillana, appartient à cette catégorie qui s’avère aussi rare que précieuse.

En effet, son ambition est aussi simple que considérable : rendre aux femmes leur place dans une histoire trop longtemps racontée au masculin. L’ouvrage, paru en août 2026, reprend et prolonge la recherche doctorale menée par Rym Lajmi à l’Université La Sapienza de Rome sur le militantisme féminin en Tunisie entre 1930 et 1960.

Mais il ne s’agit pas seulement de redonner des noms à la mémoire. Eva Fichet, Habiba Menchari, Roberte Bigiaoui, Clelia Barresi, Nadia Gallico Spano, Litza Cittanova Valenzi, Vera Disegni, Béatrice Slama, Gladys Adda, Chérifa Saadaoui, Simone Bessis Vais, Nabiha Ben Miled : ces femmes composent une constellation où se croisent féminisme, anticolonialisme, antifascisme, communisme, nationalisme, internationalisme, éducation, syndicalisme et désir d’émancipation. Le livre montre surtout que l’émancipation féminine n’est pas un cadeau tombé du ciel avec l’Indépendance : elle est le résultat d’un long combat auquel les femmes elles-mêmes ont pris une part décisive.

Il y a aussi, dans ce travail, une histoire personnelle de la chercheuse. Italianiste de formation, passée par l’histoire de l’art, la langue et la littérature italiennes, Rym Lajmi a trouvé dans l’étude d’Antonio Corpora puis dans celle des communautés italiennes de Tunisie un chemin vers cette Méditerranée des appartenances multiples. Sa recherche l’a conduite de Tunis à Rome, de Rome à Tunis, mais aussi vers Paris et les archives, au croisement de plusieurs langues, de plusieurs disciplines et de plusieurs mémoires.

C’est cette circulation entre les rives, entre les disciplines et entre les vies que nous aimerions interroger avec elle. Car derrière les archives, les douze militantes étudiées et les trente-cinq entretiens réalisés à Tunis, Rome, Naples, Paris et l’Ariana, il y a une question qui demeure profondément actuelle : qu’arrive-t-il à une société lorsqu’elle oublie celles qui ont contribué à la transformer ?

Rym Lajmi
Rym Lajmi avec le doyen Habib Kazdaghli – Photo : Ridha Melki

A.H : Rym Lajmi, votre livre commence dans une inquiétude très contemporaine : celle qui naît après 2011, lorsque vous constatez que les acquis des femmes tunisiennes peuvent à nouveau être menacés. Comment cette inquiétude personnelle devient-elle, au fil de votre recherche, une enquête historique sur les femmes militantes des années 1930 à 1960 ? Votre livre semble ainsi partir du présent pour retrouver un passé, avant de faire revenir ce passé dans notre présent.

Rym Lajmi : Le livre commence par une prise de conscience personnelle et très actuelle. Après la révolution tunisienne de 2011, un climat d’incertitude s’installe, et l’on réalise que les droits des femmes (pourtant pionnières en Tunisie) ne sont jamais totalement acquis et peuvent être menacés ou remis en cause. Ce livre naît directement de cette angoisse et des tensions ressenties face au climat d’hostilité envers les femmes et aux menaces pesant sur leurs acquis, notamment le Code du statut personnel.

Entre l’euphorie légitime du changement et l’inquiétude face au regain d’un avenir incertain et conservateur, en tant que femme, civilisationniste et historienne, je ne pouvais rester indifférente à ce nouveau paysage. C’est face à cette peur de l’inconnu qu’a germé l’idée de réhabiliter l’histoire des femmes en étudiant les trajectoires des militantes et les associations de la période allant des années 1930 aux années 1960. L’objectif était celui de montrer que la lutte pour les droits des femmes en Tunisie s’inscrit dans une longue généalogie, bien antérieure aux décennies récentes.

Si les réponses de l’histoire se trouvent par définition dans le passé, ce passé n’est pas figé : l’angoisse du présent a nourri cette recherche historique, poussant à s’ouvrir aux savoirs scientifiques internationaux pour faire de ce passé la matrice vivante de notre présent, dont il éclaire les combats, les défis et les incertitudes.

A.H : Vous êtes italianiste de formation et votre parcours vous conduit de l’histoire de l’art et de la littérature italiennes vers l’histoire, l’anthropologie et les récits de vie. Votre rencontre intellectuelle avec Antonio Corpora et, plus largement, avec l’histoire des Italiens de Tunisie semble avoir joué un rôle décisif. Comment une histoire italo-tunisienne, et peut-être cette Méditerranée des passages, des doubles appartenances et des départs, vous conduit-elle à l’histoire des femmes ?

Rym Lajmi : Étudier Corpora a signifié s’entraîner à décoder les dynamiques d’une identité plurielle qui a façonné le paysage social et culturel, historique, artistique et architectural de mon pays. Cela m’a permis d’explorer les identités liminales et les figures en marge, en évoluant entre les espaces de transition qui définissent la mosaïque complexe des relations italo-tunisiennes, découvrant progressivement la présence omniprésente, bien que souvent silencieuse, des influences et des racines d’un cosmopolitisme qui a marqué une période d’extraordinaire essor pour la Tunisie. C’est ainsi que l’intérêt pour l’œuvre de Corpora a fini par donner lieu à un prolongement naturel des études et des recherches consacrées à une collectivité : les Italiens de Tunisie. Située dans une zone d’ombre entre colonisés et colonisateurs, cette communauté s’est retrouvée dans une situation de marginalité historique et politique.

En effet, l’étude des minorités et la mise en lumière de figures marginales ainsi que la reconstitution des biographies de femmes activement engagées dans la lutte antifasciste et anticolonialiste a constitué, le thème central de mon parcours doctoral. J’ai pris pour témoins les femmes qui ont agi dans des conditions d’extrême vulnérabilité, défiant à la fois l’autorité du Protectorat et l’oppression du régime fasciste ; c’est pourquoi leur redonner la parole a signifié, à mon sens, combler un vide critique fondamental concernant la participation des minorités féminines à la libération du pays. C’est là, si l’on veut, que prend naissance ma vocation interdisciplinaire, ce parcours inspiré par la recherche d’outils historiques nécessaires pour analyser la complexité des identités méditerranéennes, les proximités et les convergences qui émergent entre les deux rives d’une mare nostrum souvent invisible à l’historiographie officielle.

A.H :  Votre livre fait dialoguer des sources qui ne parlent pas de la même manière : archives françaises, taliennes et tunisiennes, presse, bibliographie, photographies, mémoires, mais aussi témoignages oraux. Vous avez réalisé trente-cinq entretiens, auprès de militantes, de leurs enfants, de leurs proches et de chercheurs. Que peut encore nous apprendre une voix, un souvenir familial, une mémoire parfois fragile, là où l’archive officielle demeure silencieuse ? Et comment l’historienne décide-t-elle de ce qu’elle peut faire dire à cette « voix vive » sans la trahir ?

Rym Lajmi : Les témoignages oraux permettent à mon sens de saisir le vécu des luttes de l’intérieur. Une archive institutionnelle consigne un fait, mais le témoignage oral restitue l’atmosphère, les stratégies du quotidien et la dimension humaine des engagements. Pour les trajectoires de femmes souvent occultées de l’historiographie officielle, la mémoire familiale et les souvenirs ont constitué une source irremplaçable. Ils ont agi comme un contre-point précieux qui a permis d’incarner le récit historique.

Pour donner toute leur portée à ces témoignages tout en garantissant la vérité historique, la « voix vive » a été sans cesse confrontée, recoupée et mise en perspective avec la presse, les archives et la bibliographie. Il a fallu adopter une posture de traduction et d’interprétation. Il ne s’agissait pas d’instrumentaliser le souvenir familial, mais de l’écouter dans ses nuances, ses silences et ses contradictions, pour en faire un document historique à part entière. C’est précisément ce dialogue exigeant entre l’intime et le factuel qui permet de faire parler ces témoignages sans les trahir, transformant la mémoire orale en un véritable matériau scientifique pour éclairer l’histoire par le travail de l’historien.

A.H : Ce qui frappe dans Femmes de tous les combats, c’est la pluralité des appartenances. Tunisiennes musulmanes, Tunisiennes juives, Italiennes de Tunisie, Françaises de Tunisie, laïques, communistes, nationalistes, antifascistes : leurs combats se rencontrent parfois, se complètent, mais connaissent aussi des rendez-vous manqués. Que nous révèlent ces convergences et ces fractures sur la possibilité d’un féminisme tunisien qui ne soit ni uniforme ni rétrospectivement reconstruit à partir de nos catégories contemporaines ?

Rym Lajmi : La pluralité des appartenances et des profils mise en lumière dans l’ouvrage révèle que l’émancipation féminine n’a jamais obéi à un modèle figé et uniforme. D’un chapitre à l’autre, la définition même de l’émancipation change : elle passe de l’audace individuelle et intellectuelle des pionnières à l’engagement syndical et antifasciste de terrain, puis à la résistance clandestine pendant la Seconde Guerre mondiale, avant de s’incarner dans les luttes sociales et nationales pour l’indépendance.

Ces convergences et ces divergences montrent que l’histoire des femmes en Tunisie s’est tissée à travers des chemins multiples, parfois parallèles, parfois convergents, mais jamais monolithiques. Mettre en avant cette mosaïque permet précisément d’éviter l’écueil anachronique qui consisterait à projeter nos catégories contemporaines sur le passé pour inventer un « féminisme » unifié et abstrait. En étudiant ces destins croisés, le livre démontre que l’émancipation des femmes n’a pas été un bloc uniforme, ni un simple don octroyé à l’indépendance, mais le fruit d’un long processus pluriel, façonné par la diversité des cultures politiques, religieuses et sociales qui traversaient la Tunisie du XXe siècle.

A.H : Vous consacrez une place importante à des femmes comme Eva Fichet et Habiba Menchari, puis à celles qui s’engagent contre le fascisme, dans la clandestinité et pendant la Seconde Guerre mondiale, avant d’aborder les militantes de la lutte pour l’indépendance. Peut-on alors lire votre livre comme une histoire de la transformation des espaces féminins en espaces politiques : de la presse et de l’éducation aux associations, du salon intellectuel à la rue, puis de l’espace privé devenu, pendant la guerre, véritable centre de résistance ?

Rym Lajmi : Oui, tout à fait. On peut pleinement lire cet ouvrage comme une géographie politique des espaces féminins, qui retrace la conquête et la subversion progressive de tous les lieux du quotidien. L’engagement de ces femmes s’est construit à travers une véritable révolution intime et politique, en partant des tribunes, de la plume et des salons, pour s’étendre ensuite à la rue, aux structures syndicales et aux luttes antifascistes de terrain. Mais l’un des basculements les plus fascinants réside dans la politisation de l’espace domestique lui-même. Comme le montre l’analyse de la période de guerre et de la clandestinité, l’espace privé – traditionnellement assigné au repli des femmes – a été totalement détourné pour devenir le refuge des militants et un véritable centre névralgique de la résistance.

De la sphère intime à l’espace public, puis de la clandestinité au grand jour de la lutte pour l’indépendance et de l’action de masse, ces femmes n’ont cessé d’investir et de réinventer les espaces à leur disposition, prouvant que leur émancipation s’est jouée à chaque échelon de la société.

A.H : Votre démonstration remet en cause une représentation très installée de l’histoire tunisienne : celle d’une émancipation féminine essentiellement accordée par l’État après l’Indépendance, notamment avec le Code du Statut Personnel. Vous montrez au contraire l’antériorité et la continuité de combats féminins qui ont contribué à rendre cette transformation possible. Que reste-t-il aujourd’hui de ces combats, et que perdons-nous lorsque certaines de leurs dimensions — notamment communistes, antifascistes ou internationalistes — disparaissent du récit national ?

Rym Lajmi : Dire que le Code du Statut Personnel de 1956 n’est pas un « don » tombé du ciel ou un simple décret octroyé par l’État, c’est replacer ces réformes dans leur véritable épaisseur historique : elles sont l’aboutissement de décennies de luttes, de sacrifices et de mobilisations menées par les femmes elles-mêmes. Aujourd’hui, de ces combats, il reste un modèle vivant de résistance civique et la conviction intime que les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis. Mais que perdons-nous lorsque l’on occulte les dimensions plurielles de cette histoire ? Nous perdons la conscience d’une pluralité fondatrice. En effaçant la contribution des militantes antifascistes, des figures non autochtones, ou la radicalité des courants de gauche, on livre un récit national tronqué et uniforme. On oublie que l’émancipation des femmes en Tunisie s’est construite dans le dialogue des cultures politiques, à la croisée des luttes sociales et nationales. Redonner toute leur place à ces trajectoires oubliées, c’est restituer à la Tunisie la richesse et la complexité de sa mémoire plurielle.

A.H : Et puisque les Jeudis littéraires aiment finir là où le livre rejoint l’intime : si vous deviez recommencer cette recherche, y aurait-il une femme parmi celles que vous avez rencontrées dans les archives, les témoignages et les récits à laquelle vous aimeriez consacrer davantage de temps ? Si vous deviez, vous, vous réincarner en une militante de votre livre, laquelle choisiriez-vous — et pourquoi ? Enfin, si une seule page de Femmes de tous les combats devait traverser la Méditerranée et être traduite en arabe ou en italien pour atteindre une nouvelle lectrice, laquelle choisiriez-vous pour lui confier, aujourd’hui, la mémoire de ces femmes ?

Rym Lajmi : Il m’est difficile de choisir en tant qu’historienne, car on finit par porter toutes ces femmes en soi, à travers les archives, les silences et les témoignages recueillis. Mais si je devais m’arrêter sur une figure qui m’a particulièrement bouleversée, c’est sans doute Chérifa Saadaoui. C’est une femme du peuple, dont la trajectoire force l’admiration par son courage brut face à des carcans religieux et conservateurs lourds. J’aurais aimé pouvoir creuser encore davantage son histoire, aller plus loin dans les interstices de sa vie quotidienne pour restituer toute l’épaisseur de son combat. Si je devais me réincarner en l’une d’elles, je choisirais sans doute Béatrice Slama, pour cette intensité absolue du moment où l’intime et le politique ne font plus qu’un, où l’on risque tout pour des idéaux de justice, d’antifascisme et de liberté.

Il est impossible pour moi de dissocier l’arabe de l’italien : ce sont deux langues qui me passionnent profondément et qui habitent mon travail comme elles ont habité l’histoire de ces femmes. Enfin, si une seule page devait traverser la Méditerranée pour être traduite en arabe ou en italien, je choisirais celle qui met en lumière cette mosaïque linguistique et culturelle. Choisir l’italien ou l’arabe pour porter ces mots, c’est boucler la boucle : c’est redonner à ces femmes de la diaspora, aux antifascistes italiennes de Tunis comme aux militantes tunisiennes, la résonance exacte de leurs voix. Ce serait confier à une nouvelle lectrice – de l’une ou l’autre rive – une page qui rappelle que nos mémoires et nos luttes s’écrivent dans un dialogue permanent entre ces deux langues qui me sont si chères.

Editions Santillana
Lire aussi
Bourguibisme
Partager cet article
Aymen Hacen La mondialité de la poésie tunisienne d’Aymen Hacen
Critique littéraire & Poète
Suivre
Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire