Bourguibisme : la communauté ingrate

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Habib Bourguiba - 1960 - Photo : Habib Osman / Domaine public / Wikimédia

Cette tribune d’Aymen Hacen analyse le bourguibisme contemporain et interroge l’écart entre la mémoire de Habib Bourguiba et l’engagement concret envers son héritage.

Le bourguibisme à l’épreuve de la mémoire et des actes

Par Aymen Hacen

Georges Bataille écrit, dans une formule que Maurice Blanchot place en tête de La Communauté inavouable, que la communauté est peut-être celle de ceux « qui n’ont pas de communauté ».

On aurait volontiers cru que le bourguibisme appartenait à cette famille-là. Non pas un parti, encore moins une chapelle, mais une fraternité discrète, presque invisible, faite de femmes et d’hommes qui, sans toujours penser la même chose, reconnaissent une dette commune. Une communauté qui ne se proclame pas, mais qui se manifeste lorsqu’une œuvre, une idée ou une exigence appelle une présence.

Il suffit parfois d’un livre pour éprouver une croyance. D’un projet d’écriture pour découvrir qu’une communauté n’existe peut-être pas, pis encore qu’elle n’a jamais existé.

Lorsqu’il s’est agi de rechercher quelques mécènes pour un ouvrage consacré à Bourguiba, il ne s’agissait pas seulement de réunir des moyens. L’entreprise avait valeur d’épreuve. Une mémoire était invitée à produire un acte.

Les réponses ont presque toutes commencé de la même manière. Le projet est beau, très beau, utile, précieux. Il honore le patrimoine national. On en souhaite le succès. On l’encourage avec chaleur. Puis vient le silence du geste. Les uns ne peuvent pas. Les autres ne peuvent plus. D’autres encore répondent à côté, offrant du temps, des conseils ou des conversations, tout sauf ce qui est demandé : un engagement concret, fût-il modeste.

Qu’on ne s’y trompe pas. Chacun demeure souverain de ses moyens, et nul n’a l’obligation de soutenir le travail d’un écrivain, d’un groupe de recherche ou d’une maison d’édition.

La déception est ailleurs. Elle réside dans l’écart entre les mots et les actes, entre l’admiration proclamée et la fidélité assumée, entre une mémoire célébrée et une responsabilité refusée. Car un héritage ne vit jamais des discours qu’il inspire, mais des gestes qu’il suscite.

Serait-ce donc cela que nous avons oublié ? Nous parlons de Bourguiba avec une facilité remarquable. Nous le citons. Nous le convoquons. Nous nous en réclamons. Nous revendiquons son legs lorsqu’il nous confère une stature, une légitimité, parfois même une respectabilité. Mais dès que cet héritage exige quelque chose de nous, il cesse d’être un héritage pour redevenir une simple référence. Une référence est une décoration. Un héritage est une obligation. Nous avons conservé la première. Nous avons abandonné la seconde. Alors chacun possède son Bourguiba. Le Bourguiba des discours. Le Bourguiba des commémorations. Le Bourguiba des tribunes. Enfin, le Bourguiba qui n’oblige à rien.

Ce que l’on croyait être une communauté ressemble désormais à un archipel de mémoires individuelles. Des fidélités qui ne se rencontrent jamais. Des admirations qui ne s’additionnent pas. Des convictions qui demeurent sans conséquence. Il y a là une étrange ingratitude. Non envers ce livre à venir, qui trouvera bien son chemin, les livres ayant souvent plus de patience que ceux qui les écrivent. L’ingratitude est envers Bourguiba lui-même. Car il est une chose de revendiquer un homme. Il en est une autre de prolonger son œuvre. La première nourrit les réputations. La seconde engage les consciences.

Le bourguibisme est peut-être devenu un lieu de mémoire : un mausolée, un écrin, une coquille vide. Non plus un lieu de solidarité, mais une mémoire où chacun prélève ce qui lui convient, une mémoire que l’on habite sans jamais l’entretenir. À l’image de ces maisons de famille où l’on aime revenir le temps d’une photographie, mais dont plus personne n’accepte de réparer le toit. Peut-être est-ce cela, finalement, la communauté ingrate : une communauté qui ne trahit pas son héritage en le combattant, mais en l’aimant sans jamais consentir à le faire vivre. Et c’est sans doute la forme la plus douce, donc la plus redoutable, de l’oubli.

Aymen Hacen
Monastir, le 2 juillet 2026.

Photo de couverture @ Wikimédia

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Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire