Les mondes de Leïla Menchari et Hermès

 

Les mondes de Leïla Menchari et Hermès

Djalila Dechache

Elle était la muse, la créatrice innovante, la femme douée d’un sens artistique très développé au service de la prestigieuse maison Hermès pendant plusieurs décennies.

En 2017, une exposition au Grand Palais présentait en sa présence plusieurs vitrines créées par la grande dame du design et de la création liée à la mode, à la sellerie, aux foulards de soie dont elle choisissait jusqu‘aux couleurs proches du sable, du ciel et du soleil de son pays.

Depuis 1978, Leïla Menchari a assuré la décoration de la vitrine de la Maison Hermès, située au 24 rue du Faubourg Saint – Honoré à Paris et cela,  quatre fois par an ; par ailleurs elle a dirigé le Comité de coloration de la soie du créateur éponyme.

À chaque exposition, Leïla Menchari levait le voile sur une évocation particulière où objets, animaux, vêtements, éléments naturels ou pierres précieuses, jeux de miroirs, bijoux et fragrances viennent nous surprendre et nous emporter vers des contrées inexplorées.

De facture pluri-artistique où un bon nombre d’artistes et d’artisans sont sollicités, que ce soit au niveau de la manière de sculpter la lumière, agencer les espaces et les circulations, elle faisait appel aussi au sculpteur, au dessinateur, au naturaliste, au peintre et tant d’autres.

À chaque fois, des univers opulents, entre rêve, réalité, fantasmagories et créativité fertile mêlant tout ce qui existe de matières nobles ou brutes.

Avec un titre aussi joli à la promesse virevoltante, tels des battements d’ailes rythmés sur ceux d’un cœur, le temps sera suspendu aux univers de Leïla Menchari, qu’ils viennent de sa sensibilité de naissance et de sa formation aux Beaux-arts de Tunis puis de Paris. Ces univers sont liés à la maison particulière de Hammamet, celle du couple américano-britannique Jean et Violet Henson, amis de Man Ray et de Jean Cocteau pour ne citer qu’eux, dont elle deviendra en quelque sorte la fille adoptive.

Elle était encore enfant quand, nageant dans le golfe elle aperçoit le contour d’une bâtisse verdoyante inconnue.

« Je nageais dans le golfe quand soudain, j’aperçois un jardin qui descend jusqu’à la mer, des escaliers en pierres romaines à moitié ensablés… Je vois un chat, je le suis, je découvre un bassin avec des nénuphars bleus du Nil, une grande pierre de soleil, et des fleurs, des rosiers qui grimpent sur des palmiers… et puis il y a cette maison, comme une niche dans ce jardin extraordinaire… Un chien arrive, il commence à gronder, j’ai très peur. C’est alors qu’une main se pose sur ma tête. Et là, je découvre un homme d’une grande beauté qui me demande: «Comment t’appelles-tu?» Finalement, Jean Henson m’a dit: «Si tu aimes cet endroit, tu pourras y venir quand tu voudras».

Depuis qu’elle a hérité de cette magnifique maison et de son jardin où règnent pas moins de trente paons, au milieu d’une nature luxuriante et généreuse, Leïla Menchari cultivait pourrait-on dire à l’instar de Mallarmé «Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » mais ajoutons le beau, le rare et l’éternel et cela six mois par an, le reste du temps étant consacré à d’autres horizons de recherche et de rêverie.

En 2003, Jean-Claude Ellena crée pour Hermès «Un Jardin en Méditerranée» parfum inspiré par le jardin extraordinaire de Leïla Menchari.

Comme un commencement sans cesse renouvelé …..

En arrivant aux Beaux-arts de Paris, elle conquiert Hermès en 1961, – Maison aujourd’hui présente dans 49 pays et au rayonnement mondial – en rencontrant Annie Beaumel, responsable des vitrines avec qui elle formera un binôme de choix en répondant à sa demande «Dessinez-moi vos rêves».Un nouveau genre artistique est né, celui de rendre esthétiquement narrative la vitrine parisienne du magasin Hermès qui fera par la suite beaucoup d’émules.

Quoi de plus fascinant pour une artiste de recevoir une telle invitation ! C’est un cadeau inestimable….Non seulement les articles de la maison de luxe incarnent le rêve et le savoir-faire français mais en plus, Leïla Menchari aura à définir et matérialiser les siens. Nous voici proches de l’infini….

L’exposition offrait ainsi un panorama choisi parmi les vitrines-tableaux réalisés de 1978 à 2013.La créatrice tunisienne a imaginé et sélectionné huit saynètes, thématisées, savamment scénographiées par l’agence internationale de Nathalie Crinière, rompue aux événements en lien avec le monde arabe et le monde entier.

Le visiteur-voyageur de cette sublime exposition pourra laisser libre court à son humeur et à sa fantaisie, tout en pérégrinant parmi les voies pleines de mystère de la Dame qui confia : «Quand on fait un décor, il faut qu’il y ait toujours du mystère, car le mystère est un tremplin pour le rêve. Le mystère incite à combler ce qui n’est pas révélé par l’imagination.», cité par Axel Dumas, Président d’Hermès.

En 2009, Fréderic Mitterrand alors Ministre de la Culture, a décerné à Leïla Menchari, l’insigne d’Officier dans l’ordre des Arts et des Lettres. Une reconnaissance supplémentaire qui vient couronner sa vibrante personnalité et ses mondes enchanteurs.

Leïla Menchari nous a quittés en 2020 suite au Covid, ses univers et sa présence merveilleuse ne nous quitteront pas pour autant.

 

Djalila Dechache

10 octobre 2017, réactualisé le 7 avril 2022.

 

Photo de couverture : Arts in the city

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