Je pourrais écrire beaucoup d’anecdotes sur ma vie littéraire. Et je crois, finalement, que ce sont ces anecdotes qui ont constitué mon parcours. Mais mon premier contrat d’édition en France, je suis allée le chercher. Véritablement. J’ai marché, je me suis déplacée, je suis allée le chercher.
Ce qui arrive au manuscrit : Mon premier contrat d’édition en France, je suis allée le chercher
Par Selma Guettaf
Je ne sais pas très bien d’où je tirais cette audace à l’époque. Je crois qu’il y avait chez moi une conviction inébranlable : j’étais romancière. Sans cela, je n’existais pas tout à fait. J’avais déjà un parcours d’autrice et de journaliste en Algérie, puis je m’étais installée en France et il fallait, d’une certaine manière, recommencer.
Après mon installation en France, j’ai envoyé mon manuscrit à deux éditrices dont j’admirais profondément le parcours. Deux femmes, volontairement. L’une avait accompagné à ses débuts une écrivaine qui comptait beaucoup pour moi. L’autre publiait des livres que je lisais déjà lorsque je vivais en Algérie, sans imaginer une seconde qu’un jour j’aurais l’audace de l’appeler.
Parce qu’après avoir envoyé mon manuscrit, je les ai appelées.
La première m’a répondu alors qu’elle était à vélo. Elle m’a dit que j’avais failli la faire tomber. La conversation m’a paru un peu étrange. Je me suis demandé pourquoi elle avait décroché si elle était en train de pédaler. Moi qui ai tendance à chercher des signes partout, je me suis dit : bon, c’est mal parti. Je lui ai quand même demandé si elle participait prochainement à un événement où je pourrais la rencontrer. Non.
J’ai appelé la seconde éditrice. Elle m’a répondu. La conversation était très professionnelle : elle avait bien reçu mon manuscrit, mais ne l’avait pas encore lu. Alors je lui ai posé exactement la même question : est-ce que vous participez prochainement à un événement littéraire ?
Oui.
J’ai noté le lieu. J’ai noté la date.
Et le jour venu, j’y suis allée.
C’est ainsi que je l’ai rencontrée pour la première fois. Je me souviens de mon émotion. J’essayais de rester professionnelle parce que je n’ai jamais eu l’habitude de montrer énormément ce que je ressens, mais pour moi ce n’était pas une rencontre anodine. J’avais lu les livres de cette éditrice depuis l’Algérie. Et maintenant j’étais là, devant elle, avec mon propre manuscrit quelque part entre nous.
J’ai acheté des numéros de la revue, des livres. Nous avons parlé. Mes souvenirs deviennent moins précis sur certains détails : je ne sais plus si elle m’a dit qu’elle commencerait mon manuscrit le soir même ou si elle avait déjà commencé à le lire.
En revanche, je me souviens parfaitement d’autre chose.
Son sourire. Son regard.
Ce jour-là, avant le contrat, avant la publication, avant tout le reste, j’ai eu la conviction que nous allions travailler ensemble.
Des années plus tard, je mesure peut-être davantage ce que j’avais fait ce jour-là. Je n’avais pas attendu qu’on me donne une place dans le paysage littéraire français. J’avais repéré une éditrice dont le travail avait du sens pour moi, je lui avais envoyé mon manuscrit, je l’avais appelée, je lui avais demandé où je pouvais la rencontrer, puis j’avais pris la route.
Je ne conseillerais pas nécessairement à tous les auteurs de procéder ainsi. Il n’existe pas de formule magique pour rencontrer son éditeur, et l’audace ne donne aucun droit sur la réponse de celui ou celle qui reçoit un manuscrit.
Mais pour mon premier contrat, c’est ainsi que ça s’est passé.
Je suis allée le chercher.




