L’éblouissante totalité de Louise Michel / Aymen Hacen

Jeudi littéraire

Par Aymen Hacen

Sans doute certains penseront-ils que ce n’est pas une lecture pour l’été. Mais, l’été, les congés payés, tous les acquis dont nous disposons aujourd’hui et qui ne le seront jamais vraiment, risquent d’être d’une façon ou d’une autre remis en question, tant que nous ne nous souviendrons pas de noms comme le sien : Louise Michel.

Paru le 4 mars 2021, soit une semaine avant La Commune des écrivains, dont notre ami Hyacinthe a parlé dans son dernier article, le volume Mémoires. 1886, de Louise Michel, édition établie, présentée et annotée par Claude Rétat, nous retient par son éblouissante totalité. Oui, l’œuvre-vie de Louise Michel est éblouissante dans sa totalité par cet aspect à la fois rare et intense d’une écriture qui a su allier combat, mémoire et travail sur soi, ainsi que cette foi inébranlable en l’avenir.

 

De « très » belles pages

Le volume est poignant et le travail d’édition, d’enquête et d’annotations de Claude Rétat est exemplaire. Spécialiste de littérature du XIXe siècle, notamment d’Hugo et Michelet, directrice de recherche au CNRS, elle a retrouvé de nombreux textes disparus de Louise Michel dont elle a publié La Révolution en contant, Histoires, contes et légendes de Louise Michel, et un essai intitulé Art vaincra ! Louise Michel, l’artiste en révolution et le dégoût du politique, tous deux chez aux éditions Bleu autour en 2019.

Maintes pages ont retenu notre attention. La langue, la vision du monde et le courage de Louise Michel s’affirmant avec chaque mot, dans chaque phrase, idée, perspective d’avenir. Mais c’est le début de la « deuxième partie » qui nous a littéralement éblouis :

« Comme la graine contient l’arbre, toute vie, à son début, contient ce que sera l’être, ce qu’il deviendra malgré tout. Je vais essayer de remonter jusqu’à la source des idées et peut-être de quelques événements de mon existence. Une pièce de vers retrouvée dans mes vieux papiers la dessine ; étendons toujours le cadavre avant de le fouiller.

La voici :

LE VOYAGE

Comme au seuil du désert l’horizon est immense !

Enfant, où t’en vas-tu par le sentier nouveau ?

Là-bas dans l’inconnu quelle est ton espérance ?

— Où je vais ? Je ne sais ; vers le bien, vers le beau.

 

Je ne veux ni pleurer ni retourner la tête ;

Si ce n’était ma mère, ah ! bien plus loin encor,

Par la vie incertaine où souffle la tempête,

J’irais, comme l’on suit les sons lointains du cor.

 

Une fanfare sonne au fond du noir mystère,

Et bien d’autres y vont que je retrouverais.

Écoutez ! On entend des pas lourds sur la terre.

C’est une étape humaine ; avec ceux-là j’irais.

 

J’aimais l’ombre du clos tout plein de folles herbes ;

J’aimais les nuits d’hiver où vient le loup hurlant

Par les brèches du mur ; l’été, les lourdes gerbes ;

Et dans les chênes verts les rafales du vent.

 

Jeune fille, veux-tu t’asseoir calme et paisible

Et comme les oiseaux te bâtir un doux nid ?

Écoute ! Il en est temps, fuis le sentier pénible

Où ton destin sera malheureux et maudit.

 

Qu’importe ! laissez-moi. Voyez les grains de sable

Et les tas de blé mûr, et dans les cieux profonds

Les mondes entassés ; tout n’est-il pas semblable ?

Où tout cela s’en va, c’est là que nous allons.

 

C’est là que nous sommes aujourd’hui.

J’ignore si cette étude sera longue ; mon intention est d’y fouiller impitoyablement. Peut-être pourrait-on appeler cela une psychobiologie ! — J’ignore si je suis encore en état de faire un barbarisme tant soit peu compréhensible. On trouve intéressant de faire torturer un malheureux animal, pour étudier son mécanisme qu’on connaît à peu près, et qu’on ne connaîtra jamais mieux à cause des perturbations causées par la douleur dans les fonctions organiques ; ne vaudrait-il pas mieux étudier les fonctions du cœur ? Ce sont ces phénomènes du cœur et du cerveau que nous allons chercher au fond de la vie de la bête humaine. »

Fouiller impitoyablement

N’est-ce pas admirable ? Louise Michel n’a rien à envier à Baudelaire, encore moins à Hugo. La mémorialiste va de la poésie à la prose, pour se lire, précisément pour fouiller impitoyablement son âme humaine, expression que nous pouvons aisément opposer à « bête humaine » qui, d’après Claude Rétat, est une « expression dont elle est familière ». Et pour cause… La suite est à lire par ceux qui souhaitent dormir ou mourir ou vivre ou passer des vacances moins bêtes…

 

Louise Michel, Mémoires. 1886, édition établie, présentée, annotée par Claude Rétat, Paris, éditions Gallimard, collection « Folio/ Histoire », n°304, parution le 04 mars 2021, 576 pages, ISBN : 9782072890918, 9,90 €.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.