Entretien avec Selma Guettaf / Lazhari Labter

POÈTES SUR TOUS LES FRONTS

Par Lazhari Labter

Écrivain, poète

Entretien avec Selma Guettaf

J’AI UN RAPPORT ABSOLU AVEC L’ÉCRITURE

La première fois que j’entendis parler de Selma Guettaf, c’était au début de l’année 2014, le 16 février précisément, en lisant son mail reçu dans la boîte de ma maison d’édition, Lazhari Labter éditions, fermée depuis 2015, qui disait : « Je suis une étudiante passionnée de littérature qui aimerait se faire publier. C’est en me procurant le roman Le noir te va si mal de Farid Benyoucef que j’ai pris connaissance de votre maison d’édition. J’ai pris le temps de parcourir votre blog et je pense que mon roman correspond à votre ligne éditoriale. En plus d’être un éditeur des coups de cœur, vous mentionnez votre intérêt pour les romans jeunesses et BD. Et justement mon manuscrit s’adresse en premier à des jeunes (entre 16 et 18 ans). Mais il vise aussi un public adulte.

Mon histoire parle d’une adolescente, Mira, dont l’existence pourrait sembler à première vue banale. Mais ce dégoût qu’elle éprouve où qu’elle soit l’empêche de goûter à la joie d’une vie paisible. L’amertume lui colle à la peau. À travers son errance et de nombreuses rencontres, son univers bascule, sa vision du monde se trouve changée. J’espère que mon récit qui est proche de la confession retiendra votre attention. »

Le ton à la fois grave, mesuré et plein d’assurance retint tout de suite mon attention. Je mis quelques semaines avant de lui répondre, étant comme tous les éditeurs qui travaillent en solitaire pris par la lecture d’autres manuscrits et par la gestion de la maison d’édition ainsi que par les incessantes sollicitations. Selma Guettaf, comme tous les jeunes auteurs, piaffait d’impatience d’avoir une réponse, et devait s’accrocher à cette bouteille jetée à la mer avec le secret espoir que le message qu’elle contient soit lu et apprécié.

Je lus l’ouvrage J’aime le malheur que tu me causes et je compris à travers chaque phrase, chaque paragraphe, chaque page, chaque chapitre que je tenais là, entre mes mains, le manuscrit d’une authentique écrivaine. Je le lui dis au téléphone. Le 23 juillet, je lui envoyais un contrat et le 28 du même mois, elle me proposa l’illustration que je reproduis en début de l’entretien qui suit. Pour la couverture, je choisis une autre image et je lui proposais à mon tour de rajouter en sous-titre Les tribulations d’une adolescente algérienne paumée. Ce qu’elle accepta de bon cœur. L’ouvrage sortit en septembre 2014 dans ma collection « Passe poche » qui comptait déjà huit auteurs. Selma Guettaf avait 23 ans et venait d’entrer par la porte grande ouverte de « l’éditeur des coups de cœur » dans la société des gens de lettres.

Cette voix venue du Sud algérien est une voix singulière dans le paysage de la littérature algérienne. Singulière, déchirante d’authenticité et bouleversante de sincérité. Depuis J’aime le malheur que tu me causes, Selma Guettaf, installée à Paris, n’a de cesse d’ouvrir des voies comme seule elle sait le faire et d’imposer sa voix, roman après roman.

À n’en pas douter, Selma Guettaf est de la trempe de Malika Mokeddem, son aînée, cette autre romancière venue de l’extrême Sud algérien, qui avait fait ses études universitaires à Oran avant de rejoindre la France et de s’établir comme médecin à Montpellier, qu’elle découvrira, dit-elle, « grâce à mes professeurs à l’Université d’Oran qui l’adulaient », mais que les analyses littéraires de son œuvre empêcheront d’apprécier à sa juste valeur.

Ce qui est certain, c’est que Selma Guettaf, tout comme Malika Mokeddem, est une romancière à part, entière.

 

Rencontre 

7   QUESTIONS À SELMA GUETTAF

 

Lazhari Labter. Il n’est pas habituel de commencer un entretien avec une image, mais comme je te considère comme une romancière singulière, je ne peux y résister. Cette image évoque-t-elle pour toi quelque souvenir et si oui lesquels ?

Selma Guettaf. L’image m’évoque l’année 2014. Elle me rappelle mon tout premier personnage de récit, Mira, développé dans J’aime le malheur que tu me causes. À l’époque, tu étais éditeur et tu avais repéré mon texte. Tu m’avais contactée pour me demander si j’étais prête à devenir écrivaine. Puis, on a discuté de Milan Kundera et on a parlé d’autres lectures. Je me rappelle cette forte émotion… Et je me souviens que je t’avais envoyé cette illustration pour te donner une idée de la couverture que je voulais pour le livre.

Lazhari Labter. Journaliste, collaboratrice dans le cinéma, notamment en tant que documentaliste et voix-off, et surtout romancière, tu as écrit en 6 ans 4 romans aux titres évocateurs : J’aime le malheur que tu me causes en 2014 à Alger, repris sous le titre Jeunesse ratée en 2017 à Paris, Les hommes et toi en 2016 à Alger et chez l’éditeur belge Most en 2021 et Proche d’un Spleen en 2021 à Paris, toutes œuvres inspirées de ton vécu en Algérie et en France où tu t’établis en 2014, toutes exprimant la recherche désespérée de soi, comme pour chasser les démons qui t’ont hanté, enfant et adolescente, qui te hantent encore, entre tourmentes de la vie et tourments de l’envie. Envie de quoi exactement ? Le sais-tu au moins ?

Selma Guettaf. Je ne suis pas sûre de le savoir. Il y a cette envie d’écrire toujours plus et plus vite. Il y a une frénésie dans ma démarche d’écriture. J’ai l’impression de manquer de temps en permanence. Peut-être que c’est une peur de mourir, sans avoir eu le temps de faire découvrir aux autres mes idées. Je ne sais pas d’où me vient ce sentiment de persécution mortifère.

J’avais fait une tentative de suicide à l’âge de 17 ans, alors que je venais d’obtenir mon bac avec une très bonne moyenne. Je ne voulais envisager aucun avenir. Ce sont mes frères qui m’ont sauvée (c’est pour cela que dans Les Hommes et Toi, cette relation sœur – frère est si importante). Après cela, j’ai arrêté de me droguer aux médicaments, je me suis inscrite dans une université et j’ai écrit un récit. Il y avait besoin viscéral d’écrire.

Lazhari Labter. Dès 2014, avec la publication de ton premier roman J’aime le malheur que tu me causes, tu annonces la couleur de tes futurs centres d’intérêt littéraires : la révolte contre l’ordre social établi et la morale sclérosante, le refus des interdits, l’errance, la zone, la marge. Te considères-tu comme une écrivaine de et à la marge ?

Selma Guettaf. Ce qui est certain, c’est que plusieurs écrivains et artistes qui s’intéressent à la marginalité m’inspirent. Je ne cesse de découvrir des œuvres qui explorent les interdits sociaux. C’est très révélateur de l’esprit d’une époque, du fonctionnement de toute une société. J’ai de l’espoir. J’espère que dans plusieurs dizaines d’années, un lecteur algérien pourra lire mon roman en s’interrogeant sur la misogynie passée de notre société

La fiction peut être puissante, je pense. Plus que le témoignage ou l’autobiographie.

Lazhari Labter. D’où te vient ce dégoût qui t’empêche de goûter à la joie d’une vie paisible, cette amertume qui te colle à la peau comme une poisse toi qui interroge dans tes textes sans tabous l’intime, le corps, l’interdit d’aimer ?

Selma Guettaf. J’ai connu la détresse psychologique. Je ne pouvais pas envisager mes journées sans être dans un état second. Aujourd’hui, je commence à avoir du recul par rapport à mon histoire et à comprendre certaines choses.

Ma création littéraire se lie de plus en plus à ma condition physique. Je prends un plaisir fou à découvrir des pratiques sportives, à m’entraîner, à me renforcer… Bien sûr, ça m’a valu des accidents plus ou moins graves, des cicatrices… Comme mes textes, ces cicatrices me racontent.

Lazhari Labter. « Je ne sais plus aimer qu’avec la rage au cœur », écrit la poétesse communiste et anticolonialiste algérienne Anna Gréki. Comment résonne en toi ce cri d’amour d’un cœur brisé ?

Selma Guettaf. Ça me rappelle certains textes de Barbara Pravi, je ne sais pas si tu seras du même avis que moi. Ça me fait penser aussi à Carson Mccullers, une amie m’avait fait découvrir son roman : Le cœur est un chasseur solitaire. 

J’aime l’état « brut » de l’expression de certains artistes. Cela peut traduire une certaine poésie. Ce n’est pas parce qu’on n’emploie pas de termes poétiques, que ce n’est pas de la poésie. Ces œuvres peuvent même en déborder. Je pense à Sarah Kane, par exemple. C’est si brut que ça devient sensible. C’est une écriture comme un bloc, sans ponctuation, comme si la dramaturge nous mettait face à un mur.

Lazhari Labter. Études de lettres d’abord en Algérie et ensuite en France en Littérature comparée, écriture de romans, de nouvelles, de chroniques, pratique du journalisme dans deux quotidiens algériens, recherche en sociologie du cinéma, intérêt pour le documentaire et le théâtre, documentaliste pour la série audiovisuelle « Spleen » coproduite par France Télévisions et les Films du Tambour de soie, tes passions et tes coups de cœur sont multiples… Dans ta « bibliothèque », tous les écrivains que tu cites, au nombre de treize, sont des romanciers même si quelques-uns d’entre eux ont taquiné la muse comme Assia Djebar, Malek Haddad et Boris Vian. La poésie ne te parle-t-elle pas donc ?

Selma Guettaf. Si, elle me parle. C’est quelque chose d’intime pour moi, la poésie. Lire un poème à quelqu’un, ou l’inviter à une lecture de poésie, c’est pour moi, comme l’inviter à danser ou lui offrir des fleurs. La poésie est très présente dans mes relations amoureuses. Dans mes romans, c’est autre chose. J’essaie juste d’exprimer mon sentiment d’être « à côté ».

J’aime aussi cette poésie présente sur scène. J’aime les performances artistiques dont sont capables les poètes. On voit comment le slam conquiert de plus en plus du public. Pour moi, assister à de tels spectacles, c’est une catharsis, c’est mieux que d’aller en boîte ou de faire la fête.

Lazhari Labter. À bien des égards, tu me rappelles cette grande romancière « à part, entière » qu’est Malika Mokeddem que j’ai longuement interviewée, entretien qui a donné naissance à un ouvrage à deux voix intitulé « Malika Mokeddem, à part, entière » paru aux éditions Sedia à Alger en 2007 au temps de tes premiers émois à l’âge de 16 ans. Curieux qu’elle ne figure pas dans ton Panthéon littéraire !

Selma Guettaf. Il faudrait que je me procure cet ouvrage que tu cites : Malika Mokeddem, à part, entière. Et il faudrait que je relise Malika Mokeddem, loin du contexte universitaire.

Il se trouve que j’avais découvert l’œuvre de Malika Mokeddem, grâce à mes professeurs à l’Université d’Oran qui l’adulaient. C’est compliqué, je trouve, d’aimer un écrivain que tu as étudié. Tu n’as pas l’occasion de le découvrir personnellement, de tisser un lien intime avec le livre.

Et puis il y a autre chose, je me souviens que les professeurs divisaient l’œuvre de Malika Mokeddem en deux parties : son expression littéraire pendant que son père était vivant et son expression littéraire après le décès de ce dernier, argumentant que dans la deuxième partie, il y a un dépassement de l’autocensure.

Je ne suis pas allée vérifier mais je crois que ça n’a pas contribué à provoquer chez moi un coup de cœur. J’ai un rapport absolu avec l’écriture. Pour moi, la littérature ou les analyses littéraires n’ont que faire de la question familiale.

Ouvrages de Selma Guettaf

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