Roman

Fantômes de Fatma Aydemir

Le roman Fantômes de Fatma Aydemir

Par Djalila Dechache 

Fantômes de Fatma Aydemir, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni

Editions Mercure de France, 2024, 359 p.

Je découvre l’autrice et son livre. Fatma Aydemir est allemande, d’origine turco-kurde. Ce livre narre de manière détaillée et juste les conditions de vie de sa famille, vivant dans une cité en Allemagne à Karlsruhe, ville de naissance de l’autrice.

Le roman Fantômes de Fatma Aydemir

Il y a le père Hüseyin, la mère Emine et les quatre enfants, Ünit, Sevda, Peri et Hakan présentés dans cet ordre-là dans le découpage des six parties du livre. D’autres personnages d’importance variable vont et viennent au cours du récit.

Le mythe du retour

Le père, comme il se doit, est venu travailler dans une usine métallurgique en faisant les 3-8, y compris les dimanches et les jours fériés. Comme il se doit, il occupait « un travail qu‘aucun allemand ne voulait faire ». Il avait le projet d’acheter un pied à terre, une maison qui fera de lui un propriétaire immigré qui a réussi sa vie. Cela lui donnera une certaine stature en Turquie. Ici, le principal protagoniste a le projet d’y retourner définitivement. Il veut, il espère vivre une nouvelle vie arrivé la retraire. Il est âgé de 60 ans, âge de la « retraite précoce » en Allemagne avec neuf cents marks de retraite cela ne suffira pas, il a rajouté cinq ans de plus de travail et de cotisations sociales pour peaufiner son sa nouvelle installation.

Pour cela, il a organisé une surprise à son épouse encore en Allemagne, avec peintures, nouveaux meubles et leur agencement pour son arrivée.

Toujours amoureux d’Emine, il frétillait d’impatience à l’idée de voir sa femme s’émerveiller devant les si belles choses qu’il a préparées.

Malheureusement, ironie de l’histoire et sans crier gare en pareille circonstance, il est terrassé par un AVC, sa vie défile pendant qu’il agonise. Il pense à beaucoup de choses, demande une grâce à Dieu, juste le temps de revoir sa femme et qu’elle voit leur nouveau foyer.

Une voisine le découvre et donne l’alerte pour qu’une ambulance vienne le conduire vers un hôpital où il va rendre l’âme, seul.

Des appels téléphoniques, les pires qui soient pour annoncer la mort, annonce irrémédiable, sans erreur possible, fusent dans la nuit vers la famille répartie entre l’Allemagne et la Turquie.

Une famille fracturée : un exil peut en cacher un autre

C’est le lot d’un bon nombre d’hommes en général qui n’ont pas l’occasion ou le temps de tirer avantage de ce qu‘il ont pu thésauriser et construire. A fortiori, s’il s’agit d’un étranger, d’un immigré à la recherche d’une vie meilleure, dans un pays qui a colonisé, occupé ou envahi le sien. C’est une double peine portée comme une chaine, sans relâche, H 24 et toute une vie.

Arrive le moment de régler les formalités de l’enterrement. Tous les enfants ne sont pas là, l’un, l’aîné a raté son avion ce qui révolte leur mère entre deux sanglots et l’aînée des filles, Sevda « qui se prend pour la plus intelligente du monde », n’est pas là non plus.

Le plus jeune Ümit, accompagné d’un cousin qu’il ne connait pas, n’arrive pas à pleurer au milieu de femmes qui ont préparer quelques victuailles et du thé « couleur sang de lièvre ». Suivi par un médecin, on découvre que, bien que bon élève en classe de terminale, il a du mal à vivre l’absence de son père et à se stabiliser émotionnellement dans sa peau d’adolescent.

Il doit cependant se comporter un homme en assistant à la dépouille de son père pour la toilette mortuaire, à la morgue de l’hôpital d’Istanbul.

L’autrice pose également le thème de la famille élargie à la famille nucléaire, réduite aux parents et à leurs enfants en exil. De plus avec la mort du chef de famille, le foyer a éclaté. Les grands-parents en Turquie qui ont élevés pour partie les enfants dont Sevda, se retrouvent relégués à leur solitude. L’ensemble de cette famille subit les retombées du déracinement, de la double culture, assimilée ou pas. Emine, la mère qui ressent des souffrances sans cause apparente, à la grande incertitude des médecins qui attribue cela à quelque chose sans conséquence.

Il faut dire que l’on accordait peu de place aux causes des symptômes de femmes liées à l’exil et au repli sur soi, pas plus en Allemagne qu’ailleurs. Le cadet des enfants, est envahi d’images et de démons. Il s’enfuit par l’imaginaire dès qu’un danger se manifeste et ne comprend pas son attirance pour les garçons.

Pour les autres enfants ce n’est pas plus radieux, chacun et chacune se débat avec son héritage entre un père absent et une mère désemparée, parents qui n’ont pas vu venir l’orage du dans un pays méconnu et trop différent du leur.

La plus violente confrontation a lieu entre Emine et Sevda, quasiment de femme à femme, l’une la mère, plutôt froide, traditionnelle se réfugiant et se sauvant pourrait-on dire dans la prière et l’autre, la fille ainée celle qui a transgressée en divorçant avec deux jeunes enfants.

Elle a fait les frais du déterminisme patriarcal, elle a dû se marier comme le veut la loi musulmane pratiquée par ses parents, avec un homme choisit par eux.
Péri, la cadette des filles quant à elle a eu la chance de se réfugier dans les études supérieures à Francfort où elle a choisi d’étudier Nietzsche.

Etrangers à eux-mêmes

En fait, pas plus les enfants que les parents ne se parlent et ne se comprennent dans ce qui se joue pour chacun d’eux. Sans surprise, le rêve du père n’est pas celui des enfants et c’est cela aussi qui crée la cassure familiale. Chacun a pris un chemin qui n’a rien à voir avec celui du paternel. Une question de Sauve qui peut !

Cet ouvrage est très intéressant, il évoque sans filtre ce qui se passe vraiment au cœur d’une famille turco-kurde immigrée. Il pourrait s’apparenter à une famille immigrée en France, le contexte historique en moins.

On a pu lire ça et là de mauvaises critiques françaises, au motif notamment que le style n’est pas assez littéraire. Cette problématique n’intéresse que ceux et celles qui ont de l’empathie ou un lien direct avec le déracinement.

C’est un roman certes, mais un roman à l’écriture dense, à vif, sans concession et sans fards.

Les allemands eux ne s’y sont pas trompés en accueillant ce livre comme il se doit, c’est-à-dire sous les meilleurs auspices, le figurant en 2022, avant sa traduction en français, parmi une liste de livres des prix importants en Allemagne dont le Deutscher Buchpreis. On ne pourrait pas en dire autant pour la France.

Fatima Aydemir compte désormais parmi les autrices à suivre, à lire et à diffuser. Son écriture est fine, fouillée, incisive, visuelle. Dans « Fantômes », ses personnages sont fidèlement campés dans le réel d’une Allemagne qui ne s’appesantit pas sur ce qu’ils traversent au niveau de leur histoire intime.

Philologue de formations, elle a été boursière du Ministère de la science et de la culture du Land Bade-Wurtemberg en 2019 et de la Villa Aurora, Los Angeles, en 2019. Une adaptation théâtrale a été créée en juillet 2022 au National theater Mannheim dans une mise en scène de Selen Kara. Son précédent roman Ellbogen a obtenu le Prix Franz Hessel. Il sera adapté au cinéma par la réalisatrice Asli Özarslan et sortira en 2024.

L’excellente traduction française d’Olivier Mannoni, totalement sensible, émouvante et réussie lui donne une visibilité européenne, francophone.

Photo de couverture @ WIKIMEDIA 

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