Flora Blanco Folch : la main du commis

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@ Flora Blanco Folch

Dans son roman Les Traversées Flora Blanco Folch raconte les secrets de sa famille en s’appuyant sur des documents, des témoignages et des souvenirs.

Flora Blanco Folch : Les Traversées, une histoire familiale

Par Charles Garatynski

Flora Blanco Folch pensait que son arrière-grand-mère Remedios avait quitté le Brésil pour fuir la grippe espagnole. Au verso d’un acte de naissance, elle trouve un tampon consulaire daté du 15 mars 1918, si bien que les démarches du retour avaient commencé six mois avant l’arrivée de l’épidémie dans le pays. « J’ai l’impression d’avoir résolu une énigme. Je me trompe », écrit-elle. Cette capacité à laisser un papier contrarier son récit donne confiance, et rend d’autant plus sensibles les passages où l’autrice explique ses personnages sans rencontrer beaucoup de résistance.

Remedios Fernández avait dix-neuf ans lorsqu’elle avait quitté la Galice pour Santos, en 1911 ; elle y avait travaillé dans la boulangerie de son frère et épousé Adolfo, un compatriote taciturne. En 1918, elle repart avec leurs quatre enfants. Adolfo gagne Buenos Aires en 1923, les réclame en 1927, les retrouve l’année suivante. Le cinquième enfant, Picho, naît en Argentine. Rosa, l’aînée, meurt à dix-huit ans. Les coups du père, l’inceste et la longue réticence à en parler traversent cette histoire que Flora Blanco Folch reprend dans les souvenirs des vivants et les archives, entre deux séjours en Galice ou en Argentine.

Remedios embarque illettrée, et c’est un commis des Chargeurs réunis qui inscrit son nom sur une liste. Adolfo, qui ne savait pas davantage écrire à son départ en 1909, laissera des photographies annotées et signées. Entre ces deux moments, Flora Blanco Folch suit de près ce que l’accès à l’écriture change dans une famille. Sur le bateau qui la conduit en Argentine, Manuela emprunte le porte-plume de Clara, qui écrit pour les passagers de troisième classe, et recopie chaque matin les mêmes phrases, de peur d’oublier l’écriture. La scène prend une autre force lorsqu’on apprend, plus loin, que la famille lui refusera de poursuivre ses études. Ses frères travailleront pour permettre à Picho d’aller jusqu’à l’université ; Manuela s’occupera de la maison. L’effort collectif a ses préférences. Après sa lecture de La Carte postale d’Anne Berest, l’autrice remarque qu’« on retrouve plus facilement ceux qui écrivent ». Elle a raison de rappeler ce que la différence de classe fait à une enquête. Le destin de Manuela ajoute à cette inégalité celle qui sépare les filles des garçons.

À Santos, la cour de Remedios et d’Adolfo passe par une boule de pâte cuite, volée puis partagée devant la boulangerie. Plus tard, après les premières violences du mari, il cesse de préparer ce petit pain et elle renonce à partager ses pauses. Devant le portrait de famille de 1916, l’autrice remarque que la main d’Adolfo recouvre celle de son fils sans tendresse. Seul le regard de Remedios s’échappe du cadre. Elle paraît ailleurs, à moins qu’elle ait simplement détourné les yeux, et cette hésitation laisse à Remedios la part que son arrière-petite-fille ne peut pas connaître. Dans sa cuisine galicienne, Remedios verse un filet d’eau froide dans le café qui infuse pour en diminuer l’amertume, selon une habitude acquise à Santos. L’exil tient dans ce reste du Brésil logé au fond d’un geste ordinaire, et plusieurs pages consacrées à la morriña n’y ajoutent pas grand-chose.

Rosa se peigne dans la salle de bains tandis que son fiancé et ses frères l’attendent. « D’abord la brosse qui tombe, un gémissement de douleur, puis un coup plus lourd. » La phrase fait entendre la catastrophe avant que ceux du salon sachent ce qui arrive, et le médecin ne peut rien contre la rupture d’anévrisme. Ailleurs, Flora Blanco Folch ajoute volontiers une explication au sentiment qu’elle vient de faire éprouver ; ici, l’enchaînement des bruits donne à la disparition une brutalité que les commentaires sur l’injustice de cette mort ne renforcent guère.

Adolfo résiste longtemps à l’enquête, et c’est une chance pour le livre. Son second patronyme, mal transcrit dans un relevé, l’a soustrait aux recherches jusqu’à ce que le responsable d’un site sur les paquebots retrouve sa trace en quatre minutes. Sur sa vie durant la séparation, les documents ne disent presque rien. L’autrice imagine alors Gina, une maîtresse italienne, puis envisage qu’il n’ait jamais été amoureux. Elle a la franchise de signaler la part inventée, ce qui n’empêche pas Gina d’arriver avec son « odeur épicée », son « corps tendre et chaud », sa capacité à apaiser l’homme dur. La femme qui attendrit la brute est une histoire prête à l’emploi, posée au milieu d’une enquête beaucoup plus singulière, et l’étiquette d’hypothèse ne lui donne pas davantage d’épaisseur. La facilité devient gênante quand la narration prétend savoir ce que les personnages ignorent d’eux-mêmes : « Adolfo ne le sait pas mais il a peur, il est mort de peur. » L’autrice vient d’expliquer son besoin d’autorité sur les siens ; elle en fournit maintenant la cause intérieure, sans laisser au lecteur beaucoup de travail. Le roman en a le droit, et la psychologie paraît tout de même bien vite résolue.

Devant Remedios aussi, l’affection pèse sur le jugement. Dans la seconde moitié du livre, l’autrice demande comment elle a pu ne rien voir de l’inceste dans une maison si petite. Deux pages plus loin, le deuil de Rosa et la dépression fournissent presque la réponse. Ces circonstances comptent, mais elles ne permettent pas de savoir ce que Remedios a perçu, et ces questions méritaient de rester ouvertes. Le récit de l’agression, en revanche, respecte la difficulté de sa transmission. Manuela commence à se confier à son fils en 2011, à quatre-vingt-treize ans ; sa petite-fille n’en apprend le détail qu’en septembre 2022. Flora Blanco Folch rapporte en italique les mots reçus au téléphone et reconnaît avoir préféré ne pas imaginer ce qui manquait au premier récit. Cette mise en cause de sa propre écoute sonne juste. Il devient plus difficile de la suivre lorsqu’elle affirme que Manuela, en parlant, « a délivré ses descendants ». La parole a révélé l’agression, bouleversé les proches, changé leur compréhension de la pudeur de Manuela ; le livre montre tout cela, et le mot « délivré » y ajoute une conclusion que rien, dans ce qu’il raconte, n’établit.

Picho empêche heureusement de distribuer trop simplement les rôles. Le dernier fils, que ses frères ont aidé à poursuivre ses études, trouve sa liberté dans la danse ; devenu artiste en Europe, il affronte sa famille sur les crimes de la dictature argentine. Il peut pourtant se montrer tyrannique avec sa mère. Pour qu’elle cesse ses crises à chaque annonce de décès, il la menace de ne plus jamais la revoir ; il se vantera de l’avoir guérie. L’autrice précise qu’elle a surtout cessé de montrer sa douleur. L’amour du fils et la terreur de le perdre imposent à Remedios une nouvelle discipline. Aucune réussite artistique ne l’en protège.

Les derniers chapitres auraient gagné à se concentrer davantage sur de telles scènes. Dans « Pietà », les poses de Remedios devant Notre-Dame, à Chartres et à Fontainebleau s’accumulent, et plus loin viennent les photographies de croisière. L’autrice sait regarder un cliché, mais l’intérêt de l’un ne se transmet pas automatiquement au suivant. Il fallait s’attarder sur la joie de Remedios dans la neige de Munich, sur sa main dégantée qui retrouve le froid de l’enfance, et abréger le relevé des destinations. Les pages autobiographiques ont la même inégalité. La conversation sur la vocation artistique et le mug à devise offert par les parents s’étirent. En revanche, lorsqu’un ami lui rappelle qu’ils écrivaient ensemble dans un café de Buenos Aires, elle découvre qu’elle avait oublié ce moment heureux, et le souvenir qu’elle gardait de sa solitude est à reprendre. La narratrice devient intéressante lorsqu’elle se surprend en défaut.

Au début du livre, en août 1914, Remedios et son frère entendent à Santos « le bourdonnement des radios provenant des maisons et des bars ». Malgré des expériences antérieures, la radiodiffusion brésilienne ne prend son essor qu’avec la grande émission publique de 1922 et la fondation de Rádio Sociedade en 1923.[1] Des radios de quartier commentant l’entrée en guerre des États européens en 1914 sont un anachronisme. Saint-Exupéry n’a pas non plus vécu trois ans à Bahía Blanca, comme l’affirme le livre dans son dernier tiers : son séjour argentin va d’octobre 1929 au début de 1931, avec Buenos Aires pour résidence.[2] Ces erreurs n’ont rien des incertitudes que l’autrice assume ailleurs, et le soin mis à retrouver les dates des traversées familiales les rend difficiles à excuser. La précision documentaire ne devrait pas s’arrêter aux ancêtres.

Vers la fin, Flora Blanco Folch cite la lettre de 1988 où Manuela raconte avec bonheur les retrouvailles en Galice, l’amabilité et l’émotion de chacun. La mère de l’autrice se souvient d’autre chose : un cousin vantant l’intelligence de Hitler parce qu’il avait écrit un livre, celle de Franco parce qu’il avait fait construire des routes. Elle s’était emportée ; Manuela avait tenté de calmer la discussion. Le document écrit, si précieux depuis le début de l’enquête, a lui aussi fait le ménage. Flora Blanco Folch confronte les récits sans nier la joie du voyage et montre ce que la volonté de ne fâcher personne laisse disparaître. Contester une morte lui réussit mieux que célébrer les liens qui l’unissent à elle.

La lettre à Manuela qui précède l’épilogue prolonge ce désaccord. Devant sa maison d’enfance en ruine, la grand-mère avait écrit qu’avec la pluie et l’abandon tout se détruit ; sa petite-fille refuse ce « tout », puisque la douleur de l’agression a survécu. Puis vient « Con amor, les devuelvo sus penas », avec amour, je vous rends vos peines. L’aveu formulé quelques lignes plus haut paraît plus juste : « Je ne sais pas si j’ai raison ». L’autrice ajoute qu’il faut essayer. L’incantation a sa place dans une lettre de séparation. L’épilogue, consacré à la naissance de sa nièce, compare l’arrivée d’un bébé à celle d’un amoureux et ramène le livre vers une consolation attendue.

Flora Blanco Folch, Les Traversées, L’Archipel, 3 septembre 2026, 213 p., 20 €.

[1] Andrea C. T. Wanderley, « A Rádio Nacional do Rio de Janeiro, marco da “Era do Rádio” no Brasil », Brasiliana Fotográfica, Biblioteca Nacional et Instituto Moreira Salles. Le dossier distingue les expériences de 1899, Rádio Clube de Pernambuco en 1919, la grande émission publique de 1922 et Rádio Sociedade en 1923. Lien

[2] Succession Antoine de Saint-Exupéry, « Vol de nuit (1931) » et « L’appartement d’Antoine de Saint Exupéry à Buenos Aires est ouvert au public ».

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Auteur(e) invité(e) réunit les auteurs qui collaborent ponctuellement avec Souffle inédit.