Dans cette interview, Colline Henry revient sur son parcours de peintre, ses recherches autour des formes et de la géométrie, ainsi que ses liens avec la musique.
Colline Henry, la peinture comme recherche et cheminement
Entretien conduit par Monia Boulila
Colline Henry est une artiste peintre, graveuse et dessinatrice autodidacte. Formée aux sciences humaines, elle mène depuis 2010 une recherche picturale autour de la géométrie, des couleurs et des formes. Ses séjours à Istanbul et à Essaouira, au Maroc, nourrissent son travail, notamment son exploration des motifs étoilés traditionnels et de l’abstraction géométrique.
Sa démarche s’inscrit dans le temps long et fait une place importante à la contemplation, au rythme et à la recherche d’équilibre. La musique, les mathématiques et les rencontres participent également à son univers artistique.
M.B : Vous n’avez pas suivi un parcours classique d’artiste. Comment la peinture est-elle entrée dans votre vie ?
Colline Henry : Existe-t-il encore des parcours classiques à notre époque ? Comme beaucoup de monde, j’ai rencontré la peinture plusieurs fois, jusqu’à ce que je sois prête à la laisser pleinement entrer dans ma vie.
Initialement, j’ai une formation universitaire en sciences humaines.
Autodidacte, je mène depuis 2010 une recherche picturale, géométrique et chromatique approfondie.
J’ai travaillé à la création et à la coordination de rencontres musicales internationales pendant une dizaine d’années. Puis, avec la reprise d’une recherche académique pluridisciplinaire sur les flux de consciences, les musiques improvisées et les rituels musicaux, ainsi qu’un travail salarié au sein de la coopération culturelle française au Maroc, j’ai fait doucement la transition vers une autre organisation de mon temps.
Tel un tressage, j’ai emprunté ces différentes voies en entrelacs pendant un temps.
Ces chemins se font écho, la musique, les hommes et la peinture étant ces moteurs qui m’offrent quelques clés de compréhension du monde. Ils me permettent de conserver mon authenticité et, tout en puisant dans le passé, de continuer de devenir et de partager.

M.B : Vous avez vécu plusieurs années à Essaouira, sur la côte atlantique du Maroc. Qu’est-ce qu’Essaouira a réveillé ou révélé chez vous en tant qu’artiste ?
Colline Henry : Essaouira m’a offert un nouveau rapport au temps.
J’y ai également rencontré des motifs, des rythmes et une manière d’habiter la forme qui ont nourri ma recherche en profondeur. C’est là que j’ai commencé à travailler plus consciemment la rupture de la symétrie, l’abstraction géométrique et la façon dont une forme reste vivante en acceptant la variation. J’ai une immense gratitude pour cette ville, sa magie, pour toutes les personnes qui m’ont tant transmis là-bas et pour tout ce qui m’y a menée.
M.B : Vous dites que votre recherche s’inscrit dans le temps long. Dans un monde qui va toujours plus vite, est-ce devenu une forme de résistance ?
Colline Henry : C’est une des façons de l’interpréter, oui. Ce n’est pas une résistance spectaculaire, mais elle s’incarne concrètement dans une manière de refuser le superflu pour donner à chaque geste la possibilité d’advenir pleinement dans la matière, d’être juste et nécessaire.
M.B : Les mathématiques, la géométrie ou encore la fractalité nourrissent votre univers. D’où vous vient cette fascination ?
Colline Henry : C’est en Turquie, à Istanbul, puis à Essaouira, au Maroc, que j’ai découvert et cherché à comprendre les motifs étoilés traditionnels de l’art mauresque. J’y ai développé un travail autour de la rupture de leurs symétries et de l’abstraction géométrique.
Cette fascination, parmi de nombreuses autres, est d’abord esthétique. Une esthétique du lien, des connexions, de l’harmonie. Je ne suis ni mathématicienne, ni physicienne, mais nous pouvons tous percevoir la beauté des mathématiques, de l’astrophysique, de la mécanique des fluides, de la mécanique quantique… et effleurer certains aspects de leur place dans le monde que nous habitons.
Il s’agit également d’un désir de comprendre comment l’ordre et le vivant coexistent. La géométrie, les structures, la fractalité, le nombre d’or me permettent d’approcher une forme de beauté qui n’est jamais figée, parce qu’elle accepte la variation, l’échelle, la répétition, la différence…
Je ne les utilise pas comme des systèmes froids, mais comme des appuis pour faire naître des formes qui restent sensibles, ouvertes, respirantes et emplies de sens.

M.B : Pensez-vous que l’art puisse contribuer à rendre le monde plus humain ?
Colline Henry : Comme pour de nombreuses activités humaines, les artistes qui le veulent peuvent contribuer au progrès de l’humain dans l’homme. J’ose le croire et m’engage en ce sens.
Je crois que chaque geste au monde a un impact, un écho quelque part. En cherchant la justesse plutôt que l’effet, nous pouvons contribuer, humblement, à ajouter – et ôter – ce qui doit être à ce qui est.
M.B : Sur votre site, on peut lire cette phrase : « Mon temps n’est pas à vendre ». Que signifie-t-elle pour vous aujourd’hui ?
Colline Henry : Cette phrase exprime pour moi principalement une éthique de la liberté, de la responsabilité, de la présence.
M.B : Y a-t-il des peintres, graveurs ou artistes qui ont particulièrement marqué votre regard ou votre parcours ?
Colline Henry : Beaucoup, qui sont là de manière permanente et qui viennent de nombreux mondes différents…
Je ne peux pas tous les citer, mais ils participent à mes paysages intérieurs. En voici quelques-uns, dans le désordre : Marc Chagall, M.C. Escher, Vassily Kandinsky, Paul Klee, Leonardo da Vinci, Yoram Rosilio, Zlabya, Or Solomon, Maâlem Seddik, Abdelmalek Benhamou, Charles Mingus, Thelonious Monk, Max Bruch, Gustav Mahler, Frédéric Chopin, Ohad Naharin et la Batsheva Dance Company, Sándor Ferenczi, Xavier Papaïs, Gérard Rabinovitch, Armand Abécassis, R. Nahman, Léon Manitou Ashkénazi, Martin Buber, Vladimir Jankélévitch, Roger Caillois…

M.B : Quel rôle joue la musique dans votre vie d’artiste ? Est-elle une source d’inspiration, une présence discrète ou une nécessité ?
Colline Henry : La musique est primordiale, autant dans ma chronologie personnelle que dans ma vie au quotidien. C’est une nécessité et une inspiration.
Elle m’aide notamment à penser le rythme, le temps, les flux, les ruptures et les reprises, et elle accompagne souvent mon travail en atelier.
Certains font une distinction qui consisterait à placer la musique dans le temps et la peinture dans l’espace. Je m’interroge sur la véracité et la pertinence de cette distinction car, dans mon expérience, les deux dialoguent constamment.

M.B : Y a-t-il une rencontre, un livre ou un événement qui a profondément changé votre manière de créer ?
Colline Henry : Plusieurs. Mes rencontres avec Yoram Rosilio, Maâlem Seddik, entre autres, ont profondément compté dans mon cheminement créatif.
Ce qui marque ma manière de créer, c’est l’articulation entre mes recherches intellectuelles, mes expériences de vie et mes rencontres avec des lieux. Mon travail se construit dans cette circulation entre vécu, pensée et expérience sensible. Ce sont souvent des croisements, plus qu’un seul événement, qui font basculer mes recherches.
M.B : Si vous pouviez exposer n’importe où dans le monde, quel lieu choisiriez-vous et pourquoi ?
Colline Henry : Il m’est difficile de répondre à cette question. Il ne s’agit pas seulement des endroits géographiques, de la densité d’âme et d’histoire qui les habitent, mais aussi de la qualité d’attention qu’ils rendent possible.
M.B : Qu’est-ce qui vous émerveille encore aujourd’hui ?
Colline Henry : Oh, une multitude de détails qui font que la vie est vivante !
M.B : Et enfin, quel est votre plus grand rêve, en tant qu’artiste mais aussi en tant qu’être humain ?
Colline Henry : Continuer de passer d’un rêve à l’autre, dans la vie, sans tomber…




