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Souffle inédit


Retour au lieu de naissance : Abbas Kiarostami poète / Par Hyacinthe

Retour au lieu de naissance : Abbas Kiarostami poète / Par Hyacinthe

L’ombre de la nuit   Poésie, vie à l’infini                 Abbas Kiarostami, le plus connu et le plus apprécié des cinéastes iraniens d’aujourd’hui, courtisait la Muse. Rien de moins étonnant, puisque ceux qui ont vu et aimé Le Goût de la cerise (palme d’or à Cannes en 1997)

L’ombre de la nuit

 

Poésie, vie à l’infini

 

 

 

 

 

 

 

 

Abbas Kiarostami, le plus connu et le plus apprécié des cinéastes iraniens d’aujourd’hui, courtisait la Muse. Rien de moins étonnant, puisque ceux qui ont vu et aimé Le Goût de la cerise (palme d’or à Cannes en 1997) et Le Vent nous emportera (grand prix spécial du jury à la Mostra de Venise en 1999) s’en sont sûrement douté, non seulement parce que ces deux chefs-d’œuvre peuvent être qualifiés de poétiques, mais surtout parce qu’ils donnent à voir toute une conception du monde, tout une approche et un traitement du réel par la poésie. Ainsi, dans Le Vent nous emportera, Kiarostami citait et par là même rendait un fervent hommage à la poétesse Forough Farrokhzad (1935-1967), figure passée sous silence du fait de l’avant-gardisme de son œuvre marquée par le féminisme ainsi que l’engagement politique et social en faveur des parias, notamment les lépreux auxquels elle a avait consacré en 1962 un film intitulé La chambre noire. Voici en entier le poème cité par Kiarostami, poème, notons-le, éponyme du film :

Dans ma nuit, si brève, hélas
Le vent a rendez-vous avec les feuilles.
Ma nuit si brève est remplie d’angoisse dévastatrice
Écoute ! Entends-tu le souffle des ténèbres ?
De ce bonheur, je me sens étranger.
Au désespoir je suis accoutumée.
Écoute ! Entends-tu le souffle des ténèbres ?
Là, dans la nuit, quelque chose se passe
La lune est rouge et angoissée.
Et accrochés à ce toit
Qui risque de s’effondrer à tout moment,
Les nuages, comme une foule de pleureuses,
Attendent l’accouchement de la pluie,
Un instant, et puis rien.
Derrière cette fenêtre,
C’est la nuit qui tremble
Et c’est la terre qui s’arrête de tourner.
Derrière cette fenêtre, un inconnu s’inquiète
pour toi et moi.
Toi, toute verdoyante,
Pose tes mains ― ces souvenirs ardents ―
Sur mes mains amoureuses
Et confie tes lèvres, repues de la chaleur de la vie,
Aux caresses de mes lèvres amoureuses
Le vent nous emportera !
Le vent nous emportera !

Cependant, les poèmes d’Abbas Kiarostami, décédé à Paris en 2016 à l’âge de 76 ans, sont différents de ceux de Forough Farrokhzad, du moins ceux qui ont paru sous le titre Un loup aux aguets[1], un recueil composé de trois cents fragments brefs et ciselés comme des haïkus. Quoique traduits d’une langue dont le génie est différent du français, le persan, ces poèmes ne peuvent en aucun cas laisser indemne le lecteur qui, d’où qu’il vienne, forcément s’y retrouvera. Il s’y retrouvera parce qu’il y reconnaîtra sa propre enfance et les images, sons, parfums et impressions qui, bien que vieillis en chacun, sont là, présents, comme « un loup aux aguets », prêt à apparaître à tout instant. Lisons-en quelques-uns :

Des fleurs en papier
Monte un léger parfum
Jeunesse (§254, p. 91)

 

 

Je noircis
Cent pages blanches :
Devoir d’enfance (§201, p. 73)

 

 

Un matin de neige
Je sors
sans manteau
Une joie d’enfant (§112, p. 44)

 

 

Certes, ces fragments sont nostalgiques, mais ils appellent, au-delà de toute nostalgie larmoyante, à un retour aux sources, au « village natal » qui est le lieu de l’éveil originel à la nature et à toutes ses composantes, en un mot : la vie. Comme l’écrit Sylvie Doizelet, un autre écrivain publié aux éditions La Table Ronde : « […] Le lieu de naissance agit comme un pôle, attractif ou répulsif. Paradis perdu ou mauvais souvenir, il est un repère, à partir de lui la vie sera fuite ou enracinement, exil ou retour, voyage ou cercle : l’imaginaire du proche et du lointain naît du lieu de naissance.[2] »

Or, il se trouve que, quand le poète Kiarostami retourne au lieu de sa naissance, il constate que « La maison de [s]on père/Avait disparu/ Et aussi la voix de [s]a mère », que « La rivière n’était qu’un filet d’eau/ Et aucun enfant/ ne s’y baignait », que « Le marchand de liqueurs […]/ Tenait une brocante/ Sa boutique était remplie/ De bouteilles vides », etc. C’est ainsi que nombreux fragments commencent par : « Quand je reviens à mon lieu de naissance », ce qui en fait un lieu mythique qui a perdu sa splendeur de jadis. Ce qui était n’est plus, le temps a fait son œuvre, les êtres, les lieux, tout a changé. Tout, sauf « une ombre » qui, pareille à un double, suit pas à pas le poète « jusqu’à la tombe ». Oui, les poèmes de Kiarostami, en dépit de la lumière qui y règne, sont sombres à l’image de ses films. C’est qu’ils jettent sur la vie une lumière tellement forte et reflètent une telle soif de vivre que la mort semble en somme une évidence. Vivons pleinement, mais n’oublions pas de mourir, telle semble être la morale soutenue par l’auteur d’Un loup aux aguets.

 

[1]Abbas Kiarostami, Un loup aux aguets, traduction de NahalTajadod et Jean-Claude Carrière, Paris, La Table Ronde, paru le 23 octobre 2008, 112 pages, 15.25 €.

[2] Sylvie Doizelet, L’ami invisible, Paris, La Table Ronde, coll. « L’usage des jours », 2006, p. 13.

 

 

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