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Souffle inédit


Entretien avec Mokrane Maameri / Ali El Hamim

Entretien avec Mokrane Maameri / Ali El Hamim

  Pour Mokrane Maameri, « écrire c’est prendre le monde à témoin, c’est également faire vivre sa langue en invitant l’histoire », puisque pour lui, « le monde est un Etat poétique dans l’écriture » Mokrane Maameri parle de son nouveau recueil de poèmes et de l’appropriation poétique…       Né en 1964 à Tala-Toulmouts en Kabylie

 

Pour Mokrane Maameri, « écrire c’est prendre le monde à témoin, c’est également faire vivre sa langue en invitant l’histoire », puisque pour lui, « le monde est un Etat poétique dans l’écriture »

Mokrane Maameri parle de son nouveau recueil de poèmes et de l’appropriation poétique…

 

 

 

Né en 1964 à Tala-Toulmouts en Kabylie (Algérie), Mokrane Maameri marche à travers les labyrinthes des sentiers pour en remonter l’histoire ainsi que ses souvenirs intimes. Il endosse de multiples casquettes puisqu’il est titulaire de trois diplômes : Technologie à Alger, Droit privé des affaires à la Sorbonne et d’un diplôme en Lettres Modernes spécialisé Littératures, Civilisations et Théories obtenu récemment dans le cadre de reprise d’études à l’université Sorbonne Paris Nord. Actuellement, il envisage d’écrire une thèse en littérature.

 

Fort d’une imagination abondante, il a su l’utiliser pour acquérir une capacité d’appréhension et d’analyse, associée à un vocabulaire poétique juste et recherché, dont il force parfois les sens, quand il n’en fait pas un usage insolite.

 

Parfois il se bat pour discipliner les images et les métaphores qui défilent sous ses yeux. C’est ainsi qu’il construit son univers avec des notes prises çà et là pendant ses voyages, sillonnant l’Europe et son pays natal, qu’il nomme avec des mots absents.

 

Aujourd’hui, Mokrane Maameri, se trouve à Paris pour la promotion de son quatrième livre, un recueil de poèmes intitulé « L’écume des affects et autres sonnets de résilience », aux éditions Belelan, 2021, après avoir déjà publié « Au gré des arcanes » recueil de poèmes en 2009, « L’éveil de L’horizon » recueil de nouvelles en 2014 et « Voyage autour de soi » roman sorti en 2016.

 

L’auteur algérien de Kabylie en évoque les thèmes-clés.

 

Qu’est-ce qui vous a inspiré d’une part ce recueil de poèmes et d’autre part la forme du sonnet ?

 

Le premier déclic remonte à la reprise de mes études universitaire en Lettres Modernes en 2016 lors d’un séminaire intitulé (Textes Poétiques du XVIe siècle où pour la première fois j’ai découvert un genre et une autre manière très intéressante d’écrire la poésie. Ce qui m’a frappé, ce sont les analyses et les commentaires très approfondies de ces poèmes. Des analyses d’une grande richesse et précision qui donnèrent lieu à des échanges stimulants entre les étudiants et le talentueux professeur qui venait de soutenir avec brio sa thèse portant sur les travaux du grand poète Jacques Roubaud consacré Prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre en 2021 ; je me suis dit : « quel beau genre ! » Ce genre, quoique difficile, avait touché ma sensibilité.

 

Qu’est-ce qui vous a surpris en revisitant cette forme classique qui a pris naissance au XVIe siècle ?

 

Le modèle de Pétrarque (1304-1474), poète humaniste convaincu, est encore d’actualité sans se le dire, et certains vers demeurent toujours une Ode à l’immortalité qu’ils renvoient eux-mêmes au romantisme du XIXe siècle. Sur ce point le poète Pétrarque quand bien-même il est question de chasteté dans sa poésie, il était un visionnaire ; la preuve se trouve dans son œuvre majeure. Œuvre dans laquelle il se présente comme une sorte de Janus regardant à la fois vers le passé et l’avenir, l’antiquité, la frivolité et le recueillement, le lyrisme et l’érudition, l’intérieur et l’extérieur. Donc il est aussi inspiré par la mélancolie, les sentiments et les souvenirs. Il ne s’applique jamais une autocensure même si parfois il se montrait un courtisan, ce qui est normal à cette époque pour subvenir à ses besoins, tout poète ou artiste se cherchent un mécène et donc un roi qui met tous les moyens nécessaires à la disposition du poète. Il n’y a ni tabou et ni interdit de langage. L’exil, mélancolie, désir, amour charnel, etc. Tout y passe, mais avec quelle finesse ? C’est magnifique tout simplement.

 

Votre livre « L’écume des affects et autres sonnets de résilience » [Belelan, 2021], quoi qu’étant un recueil de poésie, traite de l’exil. Celui-ci est-il le pendant poétique de Voyage autour de soi ?

 

Ce recueil traite d’une certaine approche. La relation complexe de vivre les choses de loin me subjugue, et la poésie consiste en une combinaison de sonorités, de rythmes, de mots dans le but d’évoquer des images, d’exprimer des sensations, des émotions, des réflexions, de créer une expérience sensorielle unique. En outre, elle contribue largement à façonner notre vision, pas à changer le monde mais plutôt à le rendre heureux. Je me demande parfois si faire de la littérature pourrait aider les gens à être heureux…

 

Est-ce une poésie engagée ?

 

Si Jean-Paul Sartre n’avait écrit que de la poésie, nous n’aurions pas une littérature engagée digne de ce nom, L’écume des affects… c’est l’accumulation des choses qui se rajoutent à d’autres déjà existantes. Il plaide pour un sens raisonné. La meilleure façon de rester humble c’est la résilience pour entretenir les esprits. Ceci vous rend capable d’affronter même les cruautés.

 

Quand bien même il emprunte un genre d’origine Italienne, en l’occurrence celui de Pétrarque, ce recueil de sonnets a la mélancolie de l’âme Kabyle – il tresse d’ailleurs continûment le mot « âme » à la souffrance des corps et aussi à la résilience pour qui « le courage a l’odeur de la sueur ». Oui l’engagement et l’effort y ont une présence importante. Sauf que le poète est d’abord un homme ou une femme qui sait comment un tiret posé là, une virgule, une image, un son suffisent à restituer l’horreur ou la beauté des gens et des choses. Seulement la poésie Kabyle est caractérisée par le rythme ; le courage (vaillance) du poète est de lui demeurer fidèle, en serviteur. Et surtout elle est aussi caractérisée par un rythme authentique. L’authenticité ici est fonction de la fidélité du poète à ses propres racines historiques.

 

Vous faites ici une place importante à l’amour …

 

Un écrivain, d’autant plus un poète ou en général un artiste, s’il n’est pas sensible, ou s’il ne sent rien, ne peut pas créer des émotions. Ce qui fait parler un poète c’est d’abord le souci d’autrui et ensuite de soi.

 

Je reformule ma question autrement (rire) Ce recueil est-il une expression de liberté et d’une joie de vivre en dépit de tout ?

 

J’ai appris dans ma chair qu’on peut tout supporter, même les moments les plus atroces comme celui vécu en Algérie dans les années 1990, à condition de ne pas s’effondrer psychologiquement. Bien entendu quand je dis supporter le pire, ce serait malhonnête de laisser croire que nous y parvenons seuls, grâce à notre intelligence ou aux moyens matériels. Partout dans le monde, des amours, des amitiés s’organisent pour apporter un soutien extraordinaire. Grâce à l’entraide, nous pouvons franchir les murs du silence. La liberté c’est cela, venir comme bon vous semble, circuler comme bon vous semble, agir comme bon vous semble pour créer l’Amour entre les peuples. Avec la liberté et l’Amour, je crois qu’on peut traverser sereinement tant d’obstacles.

 

En lisant votre poésie, on est frappé par la force du mot et votre empathie envers les victimes d’injustices sociales et politiques

 

Pour moi, c’est l’une des choses les plus terribles dans la société actuelle. Oui, depuis le 11 septembre, on assiste à la dégradation de l’humanité, mais à regarder aussi les actes des peuples unis et solidaires qui se révoltent pour dire non et stop, il ya quand même de l’espoir, de l’amour, des exemples d’incroyables témoignages sur les résiliences de l’Esprit humain. Toutes ces choses me bouleversent : la politique rétrograde de D. Trump à l’égard des afro-américains et les femmes, la politique de la gestion de l’immigration en Europe, les dictatures militaires et régimes corrompus en Afrique, le chômage de masse qui frappe le monde capitaliste et j’en passe …

Trois histoires m’ont particulièrement marqué : la première, les émeutes en Algérie en 1988 lorsque le peuple algérien est sorti massivement pour manifester son ras-le-bol et demander l’amélioration des conditions de vie. On décompte cinq cents morts tous jeunes lorsque l’armé a tiré à balles réelles sur les manifestants : comment une armée censée être dans les casernes et protéger les frontières peut-elle se retourner contre son propre peuple ? La deuxième : les 125 jeunes en Kabylie assassinés pour avoir demandé plus de liberté et enfin la troisième : l’assassinat non élucidé jusqu’à nos jours d’une icône de toute une région, la Kabylie, le chanteur Lounès Matoub.

Honnêtement, c’est déchirant. Au cours des trente dernières années, je ne faisais qu’écrire à partir de mon exil sur ces événements sans jamais penser à les publier. Pour moi cette forme d’écriture n’est qu’une échappatoire pour ne pas sombrer dans la folie, de là ces sonnets qui viennent, je crois, à point nommé.

 

Mokrane, d’où vient et qu’est-ce que signifie ce prénom ?

 

Un prénom typiquement Kabyle et qui signifie en français le grand. Je suis issu d’une grande famille (Maameri) qui s’était implantée presque dans tous les villages de Kabylie. Quand on porte à la fois ce nom et ce prénom, il est important de l’honorer et honorer ses ancêtres.  Enfant, mon grand-père ne cessait de me le répéter. Cela dit, il ne fallait pas faire des tonnes sur ce qui n’était qu’un attachement aux racines. Et non une prise de position de noblesse ou raciale. Si ce prénom devait avoir un sens, ce serait que, même enfant, mes parents voulaient se démarquer, pas se couler dans le monde.

 

En 2016, vous avez écrit un ouvrage qualifié par la critique de mi-roman, mi-récit et que vous qualifiez vous-même d’appropriation poétique. Pourquoi ?

 

Il ne s’agit pas d’inventer un nouveau genre. Conscient que chaque genre a son mode d’emploi. Ce mélange des genres, je le voulais mais pas pour me distinguer de mes illustres prédécesseurs ou faire scandale. J’ai essayé de me faire un style et tenter pourquoi pas une boutade de bonne humeur.  Quand Alain Robbe-Grillet, un des chefs de fils du nouveau roman et dont tout le monde dit qu’il est arrivé en littérature un peu « par hasard », disait :

« Le monde n’est ni signifiant, ni absurde. Il est, tout simplement. C’est là en tout cas ce qu’il a de plus remarquable ». D’où cette passion de décrire « objectivement » afin de traduire l’étrangeté d’un monde qui, regardé par l’homme, « ne lui rend pas son regard »

Je n’essaie pas de créer un nouveau genre. Quand j’ai commencé à l’écrire, cinq ans avant sa publication en 2016, j’avais simplement lâché les chevaux, laisser aller ma pensée, c’était un peu comme des rênes qui tenaient la plume.

 

Souffrez-vous dans votre travail d’écrivain ?

 

Comme je viens de le dire plus haut, quand j’écris, je lâche les chevaux et je m’attache toujours et très vite à mes personnages. En les faisant naitre, je m’adapte à eux et parfois eux aussi à moi. Je les aime et il m’arrive parfois de les éliminer avec beaucoup de regrets bien sûr. Mes personnages passent souvent au crible du portrait que j’en fais, de même que les paroles que je mets dans leur bouche. Le lecteur s’en fait son interprétation bien sûr et c’est normal. Il faut l’accepter, c’est le vol du vampire de Michel Tournier …

 

Vos projets en cours

 

J’avoue que j’ai du pain sur la planche. A part mon écriture de la thèse en littérature, je suis en train de peaufiner l’écriture d’un roman que j’ai fini d’écrire il y a maintenant sept ans. J’ai aussi profité du confinement pour écrire un essai sur la littérature Kabyle.  L’essai pour moi était toujours un genre qui m’a toujours impressionné. J’adore débattre autour d’une idée, d’un concept notamment la philosophie. Mon essai fera peut-être autant de bruit parce que j’ai essayé à travers l’écrit d’enlever certaines digues. Un écrivain ou un poème ne doit pas se taire et s’il le fait, il est complice.

 

J’ai l’impression qu’en vous écoutant tu fais de la poésie parlée

 

C’est vrai, ça m’arrive parfois, mais j’espère qu’il n’y a pas que des mots intellos dans ma façon de dire des choses. Je suis conscient qu’il y a aussi la réalité du terrain. J’ai mes deux pieds par terre. Ce que je voulais dire, ce n’est que de la poésie, quand bien même, il s’agit d’un sonnet difficile d’accès à un large public et qu’il s’adresse à une certaine élite, le profane peut aussi trouver son compte. Le verbe qui, d’une façon ou d’une autre, apporte sa sonorité aux lecteurs. Le lecteur vous sait gré de vous écouter ou de vous suivre, mais si le verbe que vous lui proposez est d’autant plus d’un académicien, il boude et…cherche à comprendre. Enfin, le plus important pour lui, je pense et j’espère, c’est la sonorité et le rythme de la voix en se lisant et relisant.

 

Quels sont les poètes et écrivains contemporains qui influencent votre écriture ?

 

La première qualité d’un poète-écrivain c’est la lecture. A ce sujet, je me rappelle lors d’un diner avec un écrivain très prolifique, je lui ai posé la même question que la vôtre. Il a mal digéré ma question en me répondant ; « je n’ai pas besoin de lire d’autres pour écrire ». Je suis un peu stupéfait de la réponse. Donc, oui j’adorais et j’adore encore lire les autres. La lecture nourrit mon imaginaire comme le pain nourrit mon estomac Je ne connais pas d’écrivains qui ne soit pas en même temps un grand lecteur. Mes lectures sont diverses et variées je lis tous ce qui me tombent entre les mains, mais beaucoup la littérature francophone et française. En Algérie par exemple, j’ai lu tous les œuvres de Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Assia Djebar, Mohamed Dib, le grand poète Palestinien Mahmoud Darwich, Aimé Cesair, Gustave Flaubert et surtout « le grain magique » de Taos Amrouche qui reste toujours mon livre de chevet.

 

 

 

L’Écume des affects et autres sonnets de résilience de Mokrane Maameri, éd. Belelan, 100 p., 15 €

 

Ali El Hamim : Chercheur-Enseignant à l’Université Sorbonne Paris Nord

 

Tableau de couverture : Baya Mahieddine

 

Entretien paru dans Jeune-Afrique octobre 2021

 

 

 

 

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